Ete 2007 - page 7

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Y. Boiret
- Il m’apparaît que l’on peut dire cela aussi
des dessins d’architecture. Le dessin d’architecte a en effet
cette fonction particulière de deviner le réel à venir et les
dessins de Ledoux ou de Le Corbusier offrent ce pouvoir de
révélation. L’esquisse met devant nos yeux la réalisation
finale. Quelques traits de la main font apparaître la
silhouette en béton et nous
voyons
l’église de Ronchamp
accrochée à la colline du Bourlémont !
F-B. Mâche
- Absolument. Mais l’exemple que vous
évoquez a également l’intérêt d’illustrer cet aspect du
dessin que nous venons d’évoquer : dans l’acte de dessiner,
il y a toujours implicitement, la volonté de s’approprier ce
que l’on dessine. C’est ce que dit le mythe sur l’origine du
dessin rapporté par Pline l’Ancien dans son
Histoire natu-
relle
: le premier geste artistique aurait été celui d’une jeune
fille traçant sur le mur le contour de l’ombre de son amant
prêt à partir au combat. De la même façon dans l’exemple
de l’église de Ronchamp, le croquis de Le Corbusier
correspond à la volonté d’accrocher sa chapelle à la colline.
En fait, dès lors que le dessinateur partage une feuille en
deux, en traçant un trait vertical par exemple, il s’appro-
prie deux surfaces…
G. de Rougemont
– L’artiste se saisit ainsi ce qu’il ne
connaît pas, comme les Surréalistes au moyen de l’écri-
ture automatique ou comme Kandinsky s’inspirant des
dessins d’enfants.
“le dessin est de l’ordre de l’intime”
Trémois
– Parce qu’il s’agit de laisser sa trace, son moi; ( et
avec mon nom, je n’ai pas à forcer : le trait et le moi sont
envahissants !) Je pense à l’orgueil de graver son nom sur
l’écorce d’un arbre, à la jouissance des poètes inscrivant
leurs pulsions d’un trait, dans les toilettes des grandes
bibliothèques… Les superbes graffitis sur les murs des
cellules des prisonniers ou les gravures des marins au long
cours sont des rêves tracés.
F-B. Michel
- Vous êtes donc d’accord pour définir le dessin
comme une vision mentale. Pourtant le dessin est aussi un
art préparatoire et il n’est pas nécessairement destiné à la
conservation et à l’exposition… (4)
G. de Rougemont
– Je crois pourtant que le dessin est de
l’ordre de l’intime. Elie Faure nous mettait en garde contre
ces dessins exposés partout, pour “épater” : le dessin est
chose secrète, conçu à usage interne disait-il. Je pense en
effet qu’il faudrait distinguer le dessin préparatoire au
tableau ou à la sculpture, du dessin “pour dessiner”, comme
le pianiste fait ses gammes...
C. Abeille
- La comparaison que l’on peut faire entre les
deux dessins de Puget représentant le Milon de Crotone
exposés, l’un à Rennes, l’autre à Montpellier, illustre parfai-
tement votre propos. On voit clairement que le dessein n’est
pas le même. Le premier est un dessin préparatoire, une
esquisse rapide, au lavis ; le second est une sanguine déjà
travaillée et dont l’architecture savante a structuré la vivacité
du premier jet : elle est probablement destinée à Colbert : il
s’agit de vendre à Louis XIV !
F-B. Michel
– A ce propos, puisque nous évoquons le dessin
comme travail préparatoire à la peinture, je remarque que la
mise au carreau est désormais souvent remplacée par le
rétroprojecteur. Perd-on beaucoup en utilisant ce procédé ?
A. d’Hauterives
- Non cette technique a son intérêt car le
carreau dessèche alors que la projection du motif favorise le
déploiement de l’ensemble du dessin.
Y. Boiret
- En fait, le problème est que lorsque l’on passe
d’un petit à un grand format, il est nécessaire de nourrir le
dessin, de l’enrichir. Le risque du trait agrandi est que celui-
ci s’épaississe simplement et que par ailleurs, il n’y ait rien.
Je me souviens d’un projet sur un chapiteau corinthien :
j’avais trouvé un modèle qui me convenait. J’ai donc
demandé un agrandissement photographique. Le trait était
tellement épaissi que je n’ai pu utiliser cet agrandissement.
J’ai été contraint de redessiner ce chapiteau et d’enrichir le
dessin.(5)
G. de Rougemont
- On observe la même chose avec la
toile : le grand format doit être nourri par les détails.
A. d’Hauterives
- Oui et la matière picturale, la couleur
permet cela.
F-B. Michel
– Cela signifie-t-il, pour reprendre un débat
ancien de cette même Académie que seule la couleur puisse
rendre compte de la totalité du réel, du sensible ? (6)
“En réalité, on peut tout à fait dessiner en
peignant !”
A. d’Hauterives
– Dessin ou peinture… sans doute faut-il
aujourd’hui aller au-delà de ce débat… En réalité, on peut
tout à fait dessiner en peignant !
G. de Rougemont
- Selon moi, la peinture moderne a
dépassé ce débat sur la prééminence de la ligne ou de la
couleur en proposant un nouveau type d’organisation fondé
sur la tache, le segment, le point, le réseau structural… Et
ce point précis me conduit à revenir sur la question de
l’apprentissage : si la pédagogie du dessin est souvent aban-
donnée officiellement, cela ne signifie pas pour autant que
l’œuvre contemporaine renonce à tout projet, à toute réfé-
rence, à toute tradition précise ! Elle s’inscrit au contraire
elle aussi dans une généalogie et suppose toujours des choix,
un
dessein
: je m’appuie ici sur Henri Michaux ou Pierre-
Marc de Biasi. Simplement, la relation au temps est
Dossier
Trémois, 1971,
Le dessinateur
, encre de Chine
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