Ete 2007 - page 8

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autre, l’œuvre contemporaine ne se rapporte plus à une
histoire, le travail se valide tout seul, selon le cadre du
groupe, du mouvement. Ainsi un peintre non figuratif
comme Viallat, a mis en place une forme qu’il appelle “l’os-
selet”. Ce schème neutre et répétitif est l’empreinte qui
tient lieu de dessin ; elle permet à l’artiste d’appréhender
différentes surfaces et de mettre en valeur la couleur en
jouant des rapports de densité et de brillance. Et si Viallat
ne dessine pas, il s’inscrit pourtant bien dans une histoire !
Il est l’héritier de Matisse, par exemple, qu’il admire.
Matisse a d’ailleurs influencé toute la peinture de la seconde
génération des peintres américains de la Côte Ouest. Le
groupe BMTP aussi s’inscrit dans une tradition. Toroni
travaille à partir de l’empreinte d’un numéro particulier de
pinceau, le numéro 50, répété à intervalles réguliers de 30
centimètres : il n’a donc pas à faire de
dessin
puisqu’il
dispose de cette empreinte immuable qui constitue son
dessein
. Buren, quant à lui, définit des caractères formels
invariants : bandes verticales de 8, 7 centimètres de large
sur deux tons alternés, le blanc et une autre couleur… (7)
F-B. Michel
s’adressant à G. de Rougemont
- Et vous-
même, dans quelle histoire vous inscrivez-vous?
G. de Rougemont
- Je me suis inscrit longtemps dans la
tradition des formes géométriques, comme le cylindre. Le
module cylindre appartient à tout le monde, on peut ainsi
s’y référer pour proposer son empreinte particulière. Il en
va de même avec la trame du papier. Cette trame préexiste
.
On peut choisir de la rendre visible, de la faire exister ou
non par la couleur. Bien souvent, le dessin s’efface sous la
couleur ! Toute la peinture géométrique, celle de Vasarely,
de Max Bill, suppose évidemment ce dessin préexistant.
C’est lui qui permet de préciser le projet de l’artiste. On
retrouve cela avec l’utilisation de la photographie projetée,
chez Warhol ou Fromanger par exemple.
F-B. Michel
- En fait
,
la plupart des créateurs ont privilégié
le dessin, jusqu’à la fin du XIX
e
comme projet, architecture
de l’œuvre. Aujourd’hui, on a quand même l’impression que
la création est davantage liée au hasard.
“Il faut rechercher le jaillissement, la
soudaineté, la fulgurance du geste”
C. Abeille
- Mais la création est toujours liée au hasard !
Jean Cortot m’a fait observer au cours d’une conversation
récente que l’histoire de l’art avançait par erreurs. Une
peinture qui comporte des défauts ouvre des possibles qui
permettent à l’artiste de s’exprimer, contrairement à une
œuvre parfaite, nécessairement close sur elle-même.
Cézanne par exemple, a peint des nus discutables, je pense
en particulier à une toile qui se trouve à Londres… Il
n’empêche que justement l’art moderne naît entre autres
avec cette toile. Car ces nus ne sont pas que des “nus” mais
de la “peinture”.
Depuis l’âge de cinq ans, j’ai la manie de recopier la forme des choses… Je n’ai
rien peint de notable avant d’avoir soixante-dix ans. A soixante-treize ans, j’ai
assimilé légèrement la forme des herbes et des arbres, la structure des oiseaux et
d’autres animaux, insectes et poissons ; par conséquent à quatre-vingts ans, j’espère
que je me serai amélioré et à quatre-vingt-dix ans que j’aurai perçu l’essence même des
choses, de telle sorte qu’à cent ans j’aurai atteint le divin mystère et qu’à cent-dix ans,
même un point ou une ligne seront vivants. Je prie pour que l’un de vous vive assez
longtemps pour vérifier mes dires.”
Trémois
a souhaité mettre en exergue ce texte du “Fou de dessin” que fut Hokusai Katsushika (1760-1849), peintre,
dessinateur spécialiste de l’ukiyo-e, graveur et auteur d'écrits populaires japonais.
Son œuvre influença de nombreux artistes européens, en particulier Gauguin, Van Gogh et Claude Monet.
Il signa parfois ses travaux, à partir de 1800, par la formule “Le Fou de dessin”.
Illustration :
Sous la vague au large de Kanagawa
. Une estampe tirée de la suite :
“Les trente-six vues du Mont Fuji”
Y. Boiret
- Le hasard du trait né de la main, permet parfois
d’aller plus loin que le
dessein
initial ! En architecture, le
croquis initial, le dessin à la main qui se nourrit de cette
extraordinaire capacité à
voir
les volumes, reste indispen-
sable pour créer. On peut dire la même chose du dessin du
sculpteur. Le dessin est en effet un moyen d’observation
mais aussi d’analyse et de traduction de la pensée de celui
ou de celle qui le pratique.
Il traduit parfois, dans le
trait
et par les
valeurs
qu’il
permet d’obtenir, un
tracé
; il est souvent inconscient, mais
à ce titre infiniment précieux car naturel.
Il est une sorte de prolongement réfléchi de l’empreinte
digitale…
F-B. Michel
- Si l’esquisse reste une phase essentielle du
travail de l’artiste, définiriez-vous celle-ci comme “un
mouvement”, un élan créateur ? (8) Je pense au geste
incarné de Matisse par exemple… (9)
F-B. Mâche
- La soudaineté est sans doute une des qualités
du dessin comme nous le révèlent les dessins d’enfants : au
début, ce sont des traits tracés que l’on ne déchiffre pas et
puis brusquement, un visage apparaît…
C. Abeille
- Le dessin dans sa simplicité et sa rapidité d’exé-
cution permet en effet de saisir et d’exprimer la part la
plus intime de nous-même.
Trémois
– Et dans cet acte de capture, il faut souligner que
l’on n’a pas le temps de s’occuper de l’ombre, cette perverse
invention occidentale ! Le dessin est son ennemi. L’art égyp-
tien et l’art extrême-oriental ne connaissent pas l’ombre. Les
enfants et la BD non plus.
A. Poncet
– Pour le sculpteur que je suis, la pratique du
dessin à l’aide du crayon et de la gomme permet de “jouer”
avec souplesse sur la surface plane du papier. A chaque
phase de la création, croquis, étude, œuvre aboutie, j’aime
cette technique qui par un trait pur et précis permet d’inté-
grer mes formes en surface et grâce à la perspective, à l’in-
térieur de la feuille. D’autres formules existent , les
anciennes comme la lithographie ou la gravure et celles,
plus récentes, issues de l’ordinateur. Il en existe certaine-
ment d’autres encore, que j’ignore !
J’aime en particulier utiliser les “ciseaux de la couturière”
parce que cette technique s’éloigne de la peinture et répond
à mes recherches de sculpteur, à mon geste habituel qui
découpe et taille la matière ; elle fait ainsi apparaître des
formes qui donnent l’illusion du volume. La découpe
suggère un monde intérieur qui apparaît ainsi mystérieuse-
ment sur une surface plane.
V. Velickovic
- Il faut avant tout essayer de faire de l’acte de
dessiner une passion, un besoin ; il faut montrer que cet acte
est à la base de toute création plastique, que c’est un moyen
fondamental, une discipline indépendante égale à la pein-
ture ou à la sculpture.
Dossier
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