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ommunication
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Il s’agit donc ici d’un outil d’initiation, utilisable à tous les
niveaux du système éducatif, de l’école primaire aux conserva-
toires et aux universités. Pour les plus jeunes élèves, il offre un
moyen attrayant et ludique d’entrer dans l’univers de la musique,
mais il est tout autant capable de répondre aux multiples questions
que se posent les adultes face à la musique savante, que beaucoup
n’ont hélas pas eu la chance d’étudier. Instrument de culture,
il s’adresse au large public qui souvent n’ose pas approcher la
musique classique, se privant du même coup de l’enrichissement
de la sensibilité et de la personnalité qu’elle apporte.
Ce projet a été développé dans le cadre de l’association
Polyphonies vivantes, que préside le musicologue Gilles Cantagrel,
correspondant dans la section de Composition musicale de l’Aca-
démie des Beaux-Arts.
Grande salle des séances, le 2 juin 2010
I
l y a deux siècles naissait, près de Varsovie, Fryderyk
Chopin (1810-1849), d’une mère polonaise et d’un
père français. À Paris, pour ses vingt-deux ans, lors
de son premier concert du 25 février 1832 dans les salons
de Pleyel, l’émigré polonais devenait à jamais Frédéric
Chopin, un artiste parisien. Le seul énoncé de ce change-
ment de prénom révèle la dualité troublante qui s’est éta-
blie en son âme. Alors même que le Tout-Paris cosmopolite
de la monarchie de Juillet l’accueille à bras ouvert, l’exilé
écrit à sa famille qu’il doit se créer des « espaces imagi-
naires » car, dit-il, « je suis éperdument un vrai Mazur ».
Partagé, le Franco-Polonais le sera jusque dans sa mort,
son corps enterré à Paris au cimetière du Père Lachaise et
son cœur ramené à Varsovie.
En dépit de son aura singulière en son temps et du succès
planétaire de sa musique aujourd’hui, Chopin reste en partie
un mystère. Plusieurs titres d’ouvrages musicographiques
avouent implicitement la difficulté à cerner l’artiste si secret,
bien que son corpus d’œuvres, presque entièrement dédié
au piano, soit l’un des plus restreints de l’histoire de la mu-
sique. André Gide a proposé des
Notes sur Chopin
, Alfred
Cortot des
Aspects de Chopin
, André Boucourechliev un
Regard sur Chopin
, et, sous le titre plus globalisant,
L’Uni-
vers musical de Chopin
, le grand spécialiste Jean-Jacques
Eigeldinger offre une réunion d’articles. Ces exégètes ont
ainsi donné leur préférence à un assemblage cohérent de
fragments, à l’image même des
Etudes
et des
Préludes
du
compositeur. Serait-il donc périlleux de vouloir embrasser
cet art si subtil qu’il en est presque insaisissable et rétif à
l’analyse musicale ?
Concentré sur son œuvre, Chopin est également centré
sur lui-même. Dandy et mondain, brillant et caustique à
ses heures, il est fondamentalement « égotiste ». Il fuit les
concerts publics et se produit de préférence tard le soir, à la
lueur des bougies, dans les salons de l’aristocratie française
ou des émigrés polonais. Sa différence même le protège de
toute critique et incite à la dévotion. Aucun des créateurs de
son entourage ne lui tient rigueur de son indifférence à leur
art : ni George Sand qui l’entoure sans faille, ni Delacroix
qui se délecte de sa présence. Les compositeurs se montrent
encore plus compréhensifs et bienveillants. Schumann, qui
le premier a salué l’apparition de Chopin d’un « Chapeau
bas, Messieurs un génie ! », rapporte : « C’était un tableau
inoubliable de le voir assis au piano, pareil à un voyant perdu
dans son rêve. » A Paris, Berlioz confirme : « Chopin n’a pas
un point de ressemblance avec aucun autre musicien ; son
exécution est marbrée de mille nuances ; Chopin est le
Tril-
by
des pianistes. » Tandis que Liszt résume : « Il a fait parler
à un seul instrument la langue de l’infini. » Si Paris est bien,
comme le proclame Liszt, « le centre intellectuel du monde,
le foyer brûlant qui éclaire et consume toute renommée »,
Paris a décidé de la gloire de Chopin.
Grande salle des séances, le 7 avril 2010
En haut :
Portrait de Frédéric Chopin
, 1838, par Eugène Delacroix
(1798–1863).
Comprendre
la musique :
une nouvelle voie
Par
Simha Arom
, Directeur de recherche émérite au CNRS
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Chopin à Paris
Par
Brigitte François-Sappey
, musicologue et écrivain
Si Chopin est célébré unanimement cet te
année, la personnalité de cet artiste génial et
secret ne cesse cependant d’intriguer. C’est en
France que le musicien d’origine polonaise va
déployer son talent et composer une œuvre qui
traversera les frontières.
C
ette frustration se trouve encore accentuée par l’im-
portant degré de théorisation dont la musique occi-
dentale fait l’objet.
Ethnomusicologue et musicien professionnel, j’ai été
amené à inventer une méthode pour analyser les polypho-
nies et les polyrythmies extraordinairement complexes de
musiques africaines et démêler l’enchevêtrement de leurs
différentes parties, afin de comprendre la logique qui les
régit. Or, cette méthode peut tout aussi bien s’appliquer aux
différents genres de la musique occidentale, offrant à son
utilisateur des clés indépendantes de toute notion théorique
préalable, pour accéder à une écoute consciente, plus riche
et plus intelligente, des différents styles et des différentes
techniques de composition musicale.
Pour chaque morceau, les divers interprètes ont été filmés
ensemble, mais aussi isolément, de sorte que tous leurs
gestes puissent être observés séparément. Simultanément,
il est possible de visualiser un graphique coloré représentant
en temps réel le mouvement des parties, pour en observer
avec précision le cheminement et les rapports. De même,
une segmentation du morceau permet de confronter ce que
l’écoute fait comprendre avec ce que cette analyse apprend.
Enfin, pour ceux qui lisent la musique, la partition peut
défiler en synchronisme avec l’écoute.
L’utilisateur se trouve ainsi à même de « dé-composer »
une pièce musicale en ses éléments constitutifs unitaires,
à la fois successifs et simultanés, et de les ré-associer à sa
guise, pour en explorer la complexité, jusqu’à pouvoir la
« recomposer » dans sa plénitude, sans être soumis à une
acquisition ardue et passive du savoir musical.
Plusieurs itinéraires de découverte sont proposés. Le con-
texte permet de situer la pièce dans l’histoire ; une analyse
décrit en un langage simple les événements successifs et
simultanés qui constituent et structurent une pièce musicale ;
enfin, un « auditorium virtuel », au cœur du dispositif, incite
l’utilisateur à s’aventurer dans la complexité du morceau étudié.
Conf rontés à l’écoute de la mus ique
savante occidentale, de nombreux audi-
teurs non musiciens éprouvent une cer-
taine frustration, née d’un sentiment de ne
pas la
comprendre
.
1. On voit les musiciens jouant simultanément en formation et
individuellement. Un curseur permet de modifier le volume sonore de
chaque instrument.
Les lignes du bas représentent les différents niveaux d’analyse. Les cases
s’illuminent lorsque les musiciens interprètent le passage concerné.
Le bouton « analyse » renvoie à l’analyse correspondante.
2. Le défilement synchronisé d’un graphique matérialise les lignes
mélodiques de chaque instrument. Une échelle absolue des hauteurs permet
de voir où se situent les instruments les uns par rapport aux autres.
3. Ici c’est le défilement de la partition qui est synchronisé avec celui de
la musique.
Dandy et mondain,
brillant et caustique
à ses heures, Chopin
est fondamentalement
« égotiste ».
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