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L
a destinée de Chantilly est unique dans l’histoire de
la France et de son patrimoine, comme le prouvent,
de siècle en siècle, les étapes de sa destinée.
Le site géographique s’impose depuis longtemps comme
un pont jeté sur les eaux courantes des rivières à travers les
hautes frondaisons pour assurer le passage de la route de
Picardie depuis la capitale parisienne. Sur les îlots de cette
halte providentielle, s’implantent d’abord des seigneurs
locaux, les Bouteiller de Senlis, qui laissent ensuite la place
à des personnages d’un rang plus élevé, le chancelier de
France Pierre d’Orgemont, puis les Montmorency, l’un des
plus haute lignages du royaume, qui font appel aux meilleurs
architectes du temps - Chambiges, Bullant, Biard - pour
dresser au-dessus des eaux un château qui ne ressemble à
aucun autre, parce que les eaux qui le défendent naturelle-
ment permettent d’y ménager des dispositions d’agrément
et des jardins. Le site giboyeux est de plus un exceptionnel
terrain de chasse et les rois s’y invitent volontiers.
On connaît les réflexions admiratives du roi Henri IV qui
multiplie les séjours chez son compère le connétable Henri
de Montmorency, et qui estime Chantilly « la plus belle
maison de France, et plus belle que les siennes ». Et de pro-
poser au connétable de l’échanger contre l’un des châteaux
royaux. A l’autre, de répondre d’un ton narquois : « Sire, la
maison est à vous, mais que j’en sois le concierge ».
Un peu plus tard, par le jeu des successions, c’est un
cousin de Louis XIV que nous trouvons à la tête du domaine,
le Grand Condé, qui, après Rocroy, s’est illustré comme le
chef des rebelles au roi Bourbon aux tristes temps de la
Fronde, avant de se réconcilier et de reconquérir la faveur
royale sur les champs de bataille aux frontières. Alors que
Versailles n’est encore qu’un petit manoir de chasse, Condé
transforme Chantilly en une vraie résidence royale, inspiré
par son goût personnel et par le génie d’André Le Nôtre qui
redessine le site en grand paysagiste, avec l’axe immense
de la route du Nord se hissant sur la terrasse au-dessus
des eaux et des parterres, en laissant le château sur le côté,
génial paradoxe en un temps où toute résidence de qualité
se dressait entre cour et jardin et commandait la perspective.
Dans le catalogue de son œuvre, c’est Chantilly que préférait
le grand jardinier.
Et Louis XIV se laisse tenter par la curiosité, il veut voir
le palais et les jardins de son cousin, il organise la fameuse
journée de 1671, fatale à Vatel.
L’histoire se poursuit. Les Bourbon-Condé continuent
d’embellir le domaine et élèvent un nouveau palais, mais
dédié à leurs chevaux, les Écuries, rivales de celles de
Versailles, car toujours l’émulation continue avec la royauté
D
ossier
des lys. C’est encore à Chantilly
que naît le premier hameau d’ha-
bitations rustiques, construites
le long des allées sinueuses,
des canaux et des rivières d’un
jardin pittoresque, création qui
inspirera bientôt la reine Marie-
Antoinette à Trianon. La renom-
mée en est telle que l’empereur
d’Autriche Joseph II puis le grand duc Paul de Russie,
« le comte du Nord », viennent incognito admirer ces
merveilles, devenues un lieu de pèlerinage pour l’Europe
des Lumières.
Survient ensuite la Révolution, qui ruine le château et
laisse les jardins à l’abandon. A la Restauration, le prince de
Condé reprend pied dans ce château qu’il a quitté lors de la
Terreur, il rachète les terrains et panse les blessures, suivi
dans sa tâche par son fils le duc de Bourbon, jusqu’à la mort
dramatique de celui-ci en 1830. La dynastie s’étant éteinte,
on pouvait penser que Chantilly n’avait plus d’avenir. Et
voici qu’un nouveau grand seigneur de la lignée royale,
filleul du défunt, devient le maître du domaine : le duc
d’Aumale, fils de Louis-Philippe.
Chantilly connaît dès lors une nouvelle destinée rayon-
nante, grâce à la personnalité exceptionnelle de son nouvel
hôte. Le château est reconstruit, les jardins restaurés, et
les admirables collections d’art du duc d’Aumale - l’un des
plus grands amateurs de son temps -, peintures, sculptures,
manuscrits enluminés, viennent garnir les cimaises et les
vitrines du nouveau palais qui rivalise désormais, non plus
seulement avec Versailles, mais avec le Louvre.
À la mort du prince sans héritiers, Chantilly passe d’une
dynastie princière à une institution de la République,
soigneusement choisie par le duc d’Aumale pour continuer
son œuvre et ouvrir le domaine et les collections au public,
lourde tâche à laquelle l’Institut de France apportera durant
des générations son dévouement, en appliquant avec scru-
pule les clauses du testament ducal grâce à la vigilance des
trois conservateurs membres des Académies. Et lorsque les
difficultés financières inhérentes à notre époque rendent
plus malaisé de supporter les dépenses d’entretien de
l’immense domaine sur ses seuls revenus, il se présente un
autre prince, S.A. le prince Karim Aga Khan, pour collaborer
avec l’Institut et prendre en charge grâce à une fondation
nouvelle, non seulement l’entretien, mais aussi la restaura-
tion des bâtiments, des jardins, des collections et leur mise
à disposition du plus large public.
Nouveau miracle qui témoigne bien du destin exception-
nel de Chantilly, toujours béni par les dieux du patrimoine,
à chaque chapitre de son histoire mouvementée.
L’empereur
d’Autriche Joseph
II puis le grand duc
Paul de Russie,
viennent incognito
admirer ces
merveilles.
Au centre : le château vu des bassins.
A gauche : la statue du duc d’Aumale.
En dessous : à l’intérieur des Grandes Écuries.
Photos André Edouard
Chantilly, un trésor du
patrimoine de la France
Par
Jean-Pierre Babelon
, membre de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres,
Président du Comité scientifique des travaux de resta uration du Domaine de Chantilly
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