Ete 2010 - page 10-11

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D
ossier
L
a restauration des parterres de Chantilly en 2009 est
un rendez-vous avec l’Histoire.
Il s’agit de la redécouverte des jardins français de Le
Nôtre, magnifiquement restaurés grâce aux efforts conjugués
de la Fondation pour la sauvegarde et le développement de
Chantilly, du département, de la région, de l’Etat.
Pour comprendre ce que les dessins, les courbes, les
eaux nous disent de ce lieu, je me tourne vers les vigies
silencieuses qui ornent cet espace et que nous
pouvons distinguer du haut de la terrasse. Des
personnages veillent sur le jardin et le château.
Qui pourrait entendre leur dialogue silencieux
commencé il y a trois siècles entrerait dans le
secret et dans l’âme de Chantilly.
À tout seigneur tout honneur, le premier
d’entre eux, le maître des lieux, étonne par sa
disposition. Au bord du grand bassin, il lui tourne le dos,
prêtant l’oreille à ses compagnons de pierre et s’entretenant
avec ces grands esprits. La noble statue de marbre du Grand
Condé due au ciseau de Coysevox, au centre de la pers-
pective, vient de retrouver toute sa fraîcheur. Après la paix
des Pyrénées, le prince de Condé est autorisé à rentrer en
France. Il recouvre Chantilly et ses autres biens. Il vit loin
de la Cour, retiré sur ses terres qu’il se consacre à augmenter
et à embellir. Il décide d’y créer de splendides jardins.
Le jardinier lui dira aussi certainement, dans leurs
conversations en tête à tête, que de tous les jardins qu’il
anima, Chantilly est celui qu’il préfère, comme il l’a écrit
lui-même à la fin de sa vie, à une époque où le Grand Condé
n’était plus là pour l’entendre.
Peut-être reviennent-ils sur l’art du jardin à la française
qu’ils ont, tous deux, illustré. Ce jardin français, prolonge-
ment de la demeure, ordonne la nature selon les principes
de la géométrie, de l’optique et de la perspective. Le jardin
est dessiné comme un édifice, en une succession de pièces
que le visiteur traverse, du vestibule aux pièces d’apparat. Le
vocabulaire utilisé dans la description du jardin à la française
traduit sans ambiguïté les intentions du dessinateur. On y
parle de salles, de chambres ou de théâtres de verdure, de
murs de charmilles ou d’escaliers d’eau. On recouvre le sol
de tapis de pelouse, de broderies, bordés de buis, les arbres
sont taillés en rideau. Les hydrauliciens meublent le jardin.
L’eau reproduit les cristaux des lustres, les bassins jouent le
C’est ainsi qu’en 1662 il convie André Le Nôtre. Voici
notre second personnage, figé pour l’éternité dans une statue
de marbre, commandée à Tony-Noël par le duc d’Aumale à
la fin du XIX
e
siècle pour rendre hommage au grand artiste
qui conçut ce décor magnifique et restaurée grâce au soutien
particulier des Amis Américains de Chantilly ; il est assis en
haut d’une volée de marches, à droite, un plan des jardins
déroulé sur les genoux, la main levée pour les commenter
devant son commanditaire.
Que dit-il à Condé ? Peut-être qu’il a affaire
à un site difficile ! Le château, triangulaire,
irrégulier, est encore médiéval, avec des parties
réaménagées sous la Renaissance. Son coup de
génie est d’innover, en ignorant le château, le
laissant sur le côté, et de choisir un parti très
différent de ses autres créations, où le château
donne toujours l’axe des jardins, comme à Versailles ou
à Vaux-le-Vicomte. Il explique à Condé sa décision de
faire passer la grande perspective axiale par la terrasse du
Connétable de Montmorency. Non seulement la terrasse
devient le centre de la perspective, mais elle masque les
parterres à la française, réservant au visiteur une surprise.
Il ne peut voir les parterres qu’en s’approchant, et ne les
découvre qu’ayant atteint le point culminant du site.
Le Nôtre présente au Grand Condé son équipe : son neveu
et élève Claude Desgots, Jean-Baptiste de La Quintinie,
créateur du Potager du Roi à Versailles, l’architecte Daniel
Gittard, l’ingénieur Jacques de Manse, créateur du “Pavillon
de Manse”, abritant la machine élévatoire, destinée à faire
monter les eaux de la vallée dans les Réservoirs de la Pelouse
afin d’alimenter les fontaines du parc.
rôle de miroirs. Mais, à Chantilly, on assiste à une inversion
des valeurs frappante. Le jardin n’est plus le prolongement
du château, c’est le château qui est devenu l’un des acces-
soires du jardin.
Un autre artiste intervient, Molière. Sa statue de Tony-
Noël, récemment restaurée, fait pendant à celle de Le Nôtre.
Il souhaite peut-être que justice soit rendue à un autre art,
celui du théâtre, qui eut une place privilégiée à Chantilly. Si
Louis XIV témoigna de l’amitié à Le Nôtre, le Grand Condé
fut le mécène éclairé de Molière. Il le protégea, le soutint
pendant la controverse du
Tartuffe
et fit jouer la pièce, alors
interdite à Paris, dans sa demeure, ainsi que
L’École des
femmes
. C’est à Chantilly que Molière crée
Les Précieuses
ridicules
. L’écrivain séjourna une semaine à Chantilly, invité
par le Grand Condé, l’année même où le paysagiste reçoit
sa commande.
Le Grand Condé se flatte d’avoir accueilli ici les artistes
illustres de son temps. On croit entendre la voix des hôtes
qui hantaient les lieux à la fin du XVII
e
siècle ; Madame de
La Fayette, invitée régulière, qui affirmait dans une lettre à
Madame de Sévigné : « De tous les lieux que le soleil éclaire,
il n’y en a point de pareil à celui-là ». La Fontaine, Boileau,
Racine qui venaient à Chantilly animer une cour littéraire.
C’est en leur honneur que les deux allées qui encadrent ce
parterre sont appelées « les allées des philosophes ».
Ou encore La Bruyère. Voici sa statue sur la gauche de
celle du Grand Condé, commandée elle aussi par le duc
d’Aumale à la fin du XIX
e
siècle. « Je suis ici chez moi,
Messieurs » semble dire le moraliste à ses deux compagnons.
En effet, La Bruyère fut le précepteur du petit-fils du Grand
Condé. Introduit dans la société de Chantilly, il y puisa sans
doute l’inspiration de ses
Caractères
, très probablement
empruntés à ceux des hôtes de ce lieu. Quand La Bruyère
évoque les fêtes, quand il parle de « l’enchantement de la
table », de « la merveille du labyrinthe », il a à l’esprit un
rendez-vous de chasse dans la forêt ou une collation ingé-
nieuse dans le labyrinthe. J’imagine enfin le Grand Condé
se tourner maintenant vers le quatrième personnage,
Les jardins
Par
Gabriel de Broglie
, Chancelier de l’Institut de France
Que dit-il
à Condé ?
Peut-être qu’il a
affaire à un site
difficile !
En haut : les parterres français de Le Nôtre.
Photo Jean Louis Aubert
A gauche : la statue du Grand Condé par Coysevox.
Photo M. Savart
Ci-dessus : les parterres Le Nôtre
en cours de restauration.
Photo R&B Presse
Ci-contre : la statue de Le Nôtre
par Tony-Noël.
Photo Jean-Louis Aubert
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