Ete 2010 - page 12-13

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l’Aigle de Meaux, Bossuet. Il est visible à droite, immor-
talisé par la statue de Guillaume, elle aussi commande du
duc d’Aumale.
Bossuet était étroitement lié au Grand Condé, comme
en témoignent les manuscrits et les lettres conservés à la
bibliothèque du musée Condé et la collection d’éditions de
Bossuet réunie par le duc d’Aumale. Merveilleuse marque
de fidélité ainsi témoignée par ces deux hommes que beau-
coup rapprochait, qui s’étaient connus dès les premières
années de Bossuet à Paris, au collège de Navarre. Condé
venait écouter ses sermons. Ils s’écrivaient et se rencon-
traient. Louis XIV chargea Bossuet de l’oraison funèbre
du prince, la plus délicate de celles qu’il eut à prononcer :
comment faire d’un prince guerrier, qui avait été un temps
traître et débauché, un modèle de vertu ?
Bossuet choisit de vanter sa valeur militaire. Résonnent
encore ces mots célèbres à l’éloquence intemporelle :
« Restait cette redoutable infanterie de l’armée d’Espagne,
dont les gros bataillons serrés, semblables à autant de
tours, mais à des tours qui sauraient réparer leur brèches,
demeuraient inébranlables au milieu de tout le reste en
déroute. »
Le prédicateur tenta d’expliquer la Fronde, et loua ses
« qualités de l’esprit ». Dictée par l’amitié, c’est la plus
« laïque » de toutes les oraisons de Bossuet. Le domaine y
est cité, comme une métaphore de la vie du défunt. « Depuis
plusieurs années dans sa retraite de Chantilly, pendant qu’on
le croyait uniquement occupé à ses jardins, à ses fontaines, à
édifier des ménageries, il y avait longtemps que, revenu des
égarements de la jeunesse, il pensait sérieusement à se don-
ner à Dieu ; dans ce dessein il préparait une terre qui devait
porter des fruits pour l’éternité, il disposait des fontaines
dont les eaux devaient s’élever jusqu’à la vie éternelle, et se
bâtissait une demeure contre les nécessités de l’autre vie ».
« … Sans envie, sans fard, sans ostentation, toujours grand
dans l’action et dans le repos, il parut à Chantilly comme à la
tête des troupes… Qu’il conduisit ses amis dans ces superbes
allées au bruit de tant de jets d’eau qui ne se taisaient ni
jour ni nuit : c’était toujours le même homme et sa gloire le
suivait partout ».
Le Grand Condé en son jardin, entouré des grands esprits
de son temps, c’est bien Chantilly qui aujourd’hui fait
résonner cette part éternelle et glorieuse de l’Histoire de
France. La perspective que nous admirons, ce jardin, témoin
de son époque et de son art de vivre, restitue sous nos yeux
la splendeur originale du domaine.
Comprendre cette restauration, c’est d’abord comprendre
la topographie du terrain. La Révolution détruit les jardins.
A partir de 1871, le duc d’Aumale les réinvente et rétablit les
parterres sur un dessin légèrement simplifié. La restauration
entreprise aujourd’hui n’a pas cherché à restituer les dessins
du XVII
e
siècle mais plutôt la conformité avec le testament
grandeur nature dressé il y a plus d’un siècle par le duc
d’Aumale.
Si les arbres, les alignements qui encadrent le grand
parterre ont évolué en un siècle, ils n’étaient déjà plus ceux
imaginés par Le Nôtre. La physionomie du jardin a changé
mais le souci d’une géométrie parfaite de la composition
perdure, avec le niveau des allées, des talus, des pentes,
refaits au centimètre près.
Les artisans retrouvent les traces laissées par les deux
chantiers antérieurs et découvrent leurs secrets. Ainsi les
semelles en bois des remblais, sous le niveau des eaux,
étaient en parfait état. On a découvert également que les
plans d’eau reposaient non sur un sol étanche, mais sur
une fine tourbe d’argile, rendant les bassins perméables et
permettant à la nappe phréatique d’équilibrer le miroir des
eaux. Comment ne pas admirer la maîtrise des techniques du
XVII
e
siècle ? Le curage des bassins a également représenté
un travail considérable. Le système hydraulique fut revu
pour remonter les jets d’eau à cinq mètres comme prévu
par Le Nôtre, alors que ceux du duc d’Aumale peinaient à
atteindre un mètre et demi.
Cent trente ans après le duc d’Aumale, les parterres
exceptionnels et les grandes eaux de Chantilly revivent, prêts
à affronter les siècles.
Cette restauration est le plus beau témoignage de ce que
notre temps peut réussir lorsque sont réunies la munificence
princière et éclairée d’un mécène, la détermination des
autorités et des élus de toutes les collectivités publiques,
étroitement unis pour le succès d’une démarche exemplaire
et la qualification de tous ceux qui ont concouru à la résur-
rection des parterres.
D
ossier
QuatrièmefilsdeLouis-Philippe, leducd’Aumale resterait dans l’histoire
comme le général héroïque ayant reçu, en Algérie, la capitulation d’Abd-
el-Kader si le destin, en la personne du dernier prince de Bourbon
Condé, n’en avait décidé autrement. Sans descendance, ce dernier l’a
fait, à l’âge de huit ans, son légataire universel, donc le propriétaire du
Domaine de Chantilly.
Aumale a très tôt voulu réhabiliter le château aux trois-quarts démoli
en 1799 par des affairistes qui en avaient vendu les pierres. Son exil
par la II
e
République - vingt-trois ans en Angleterre - l’en a empêché.
Ayant, à son retour en 1871, reçu le commandement de la 7
e
division
militaire, il reprend aussitôt son projet et, à l’aide de sa seule fortune,
reconstruit le château. Il y expose la collection de peintures, unique en
Europe, réunie tout au long de sa vie. Parallèlement, il restaure le parc
tout entier : première sauvegarde.
Ce grand homme admiré de tous traverse un grand malheur : il perd
sa femme et ses quatre enfants. Que va devenir, à sa mort, le Domaine
de Chantilly ? Membre de l’Académie française et de l’Académie des
Beaux-Arts, Aumale juge que l’Institut de France peut, seul, garantir
sa pérennité. De son vivant, il lui fait don du domaine entier et de ses
collections : deuxième sauvegarde.
Après tout cela, comment s’étonner que la quasi unanimité des
Cantiliens d’aujourd’hui connaisse son nom et le révère ?
Deux fois sauveur
de Chantilly :
le duc d’Aumale
Par
Alain Decaux
de l’Académie française
En haut : le bassin de la Gerbe restauré.
Photo Jean-Louis Aubert
A droite : Charles-François Jalabert (1819-1901),
portrait de Henri d’Orléans, duc d’Aumale
Photo © RMN (Domaine de Chantilly) / Gérard Blot
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