Ete_2004 - page 4

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La commande
(suite)
U
ne commande publique adressée à un plasticien est un
moment fort dans l’avancement de ses travaux.
Quels qu’en soient la nature et le mode de désignation, l’artiste
se doit de rassembler toutes ses capacités d’analyse de la situation.
L’économie d’une commande publique est complexe, car elle
touche au politique, au social, au financier et à sa destination.
Je ne m’attarderai pas sur le principe du concours avec ce que
cela implique quant à la composition du jury, la rédaction du
règlement et le cahier des charges, ni sur la désignation par le
“fait du prince”. J’ai pratiqué les deux.
Au fil du temps, j’ai répondu à bon nombre de commandes
publiques : de l’Etat, de Villes, et de Sociétés œuvrant dans
l’espace public. J’en ai refusé, pour des raisons esthétiques, celles
du genre “cache misère” : le mur pignon laissé en attente d’un
immeuble mitoyen jamais construit, ou cet espace résiduel,
que les urbanistes nomment “dent creuse”, qu’il serait bien de
combler, ou encore ces transfor-
mateurs EDF, ces châteaux d’eau
qu’il faudrait habiller de couleurs
pour en faire un événement plas-
tique, un signal… Il y a aussi celles
que j’ai refusées pour des raisons
morales, à tort ou à raison, cela
relève de mon éthique, en milieu
carcéral par exemple ou lorsque
le risque de détournement à des
fins mercantiles ou utilitaires paraissait inéluctable.
Comme son nom l’indique, une commande publique, une fois
réalisée, s’adresse à tous, est accessible à tous, est propriété de tous.
Cela responsabilise lourdement le peintre ou le sculpteur, qui
ayant compris les tenants et aboutissants de la commande, va
maintenant mettre en œuvre le choix esthétique qui est le sien,
avec détermination, sans concession.
Il lui faut dominer les questions de taille, de matériaux et de
résistance aux agressions de toutes sortes, particulièrement en
milieu urbain.
A gauche :
Ombre chinoise
, Taïwan,
Taiwan 2003, acier peint,
430 x 450 x 800 cm,
Guy de Rougemont.
Ci-dessous : sculpture devant la
Maison de la Culture de Grenoble.
Marta Pan, sculpteur,
André Wogenscky, architecte.
Les échanges avec le commanditaire, les entreprises et
les usagers du lieu d’implentation, peuvent être fructueux
ou conflictuels.
L’artiste est alors encore plus seul que dans son atelier. Il
lui faut à chaque instant protéger son œuvre, l’expliquer, la
faire comprendre.
L’artiste a une forte conscience professionnelle en ce qui
concerne son œuvre,
a fortiori
, lorsqu’il la rend accessible à tous,
car le risque est grand.
J’avoue bien aimer cette “bagarre” qui raffermit la pensée
critique que l’on a de son œuvre.
J’aime moins le détachement qu’affichent certains
commanditaires une fois l’œuvre achevée. Ce désintérêt, qui va
augmenter avec le temps,
mène au non-entretien de l’œuvre, à
sa ruine à plus ou moins long terme.
Les instances de la protection du patrimoine laissant faire,
peu soucieux de veiller à ce qui est cependant déjà de
leur ressort.
Mes nombreuses réalisations dues à des commandes publiques,
dans l’espace public, bien souvent retombées dans l’anonymat,
une fois l’inauguration passée, font partie du quotidien d’une
multitude de personnes à travers le monde.
Voilà qui est plus gratifiant que d’avoir une œuvre dans
un musée !
Comme son
nom l’indique, une
commande publique,
une fois réalisée,
s’adresse à tous, est
accessible à tous, est
propriété de tous.”
La commande publique dans
l’espace public
Par
Guy de Rougemont
, membre de la Section de Peinture
Q
ue se passe-t-il lorsqu’un architecte étudie un projet d’archi-
tecture ? Il doit d’abord traverser tout un dédale de préoc-
cupations et régler des problèmes utilitaires pour que l’archi-
tecture réponde à des fonctions déterminées.
Au moment où des formes à construire dans l’espace commen-
cent à paraître, il se produit un phénomène extraordinaire : dans
cet espace qui commence à vivre dans son imagination il se
produit, comme on dit en musique, des “silences”, des “soupirs”.
Il se produit aussi des carrefours, des endroits où se rencontrent
tous les champs d’énergie. C’est ce qui forme en réalité l’archi-
tecture, car elle n’est pas faite seulement de matière mais
d’énergie dont l’architecte réussit à charger la matière. C’est
l’espace et dans cet espace, toutes les directions ne sont pas
semblables, n’ont pas la même valeur, elles se recoupent, entraî-
nent les yeux, la pensée dans des dynamismes qui vous projet-
tent jusqu’à la beauté, la poésie.
Et puis, il y a des endroits plus creux, plus mous, et l’archi-
tecte sent très bien qu’il ne doit pas chercher à remplir ces
silences mais qu’il doit amplifier cette pulsation. Et pour
augmenter cette pulsation et la porter à un degré suffisant
d’intensité, il essaye d’augmenter celle-ci aux endroits qu’il veut
intenses ; à ce moment-là, l’architecte ressent la désagréable
impression d’être à bout de souffle.
Les moyens d’architecture ne lui permettent pas d’arriver à
l’intensité plastique supérieure qu’il recherche. C’est alors qu’il
a la chance de pouvoir appeler au secours le sculpteur ou le
peintre en lui disant : “Tu vois, à cet endroit précis, dans le
champ de forces déjà créé, il faut que tu ajoutes de l’intensité
parce que moi, je n’en suis pas capable. Alors, prends le relais.
Je suis,
moi, essoufflé…”
L’architecture est UNE. Les
vides, les silences, les soupirs,
qu’il faudrait bien se garder de
renforcer, sont des lieux de
repos et non d’intensité…Mais
ce n’est pas facile si le peintre, le sculpteur, le tapissier, le maître-
verrier n’ ont pas la volonté de connaître l’architecte : en effet,
celui-ci n’est plus là pour leur permettre de poser des questions
afin de comprendre son processus, et venir, avec modestie, le
prolonger.
Et pourtant l’art doit avoir précisément cette propriété de
nous mettre en connexion avec celui qui l’a créé.
Cette connexion est-elle alors impossible ? Est-ce que lorsque
nous entendons
La Flûte enchantée
, nous ne sommes pas tout à
coup dans un extraordinaire rapprochement avec Mozart ? Et
cela grâce à des interprètes de talent !
Alors n’est-il pas possible au peintre, au sculpteur d’aujourd’hui,
en pénétrant l’architecture par un effort de compréhension et
d’analyse, d’établir malgré la séparation du temps, cette connexion
qui permettra le prolongement en conservant l’unité ?
L’art doit avoir
précisément cette
propriété de nous
mettre en connexion
avec celui qui
l’a créé.”
Une connexion
entre les arts
Par
André Wogenscky
, membre de
la Section d’Architecture
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