Ete_2005 - page 10

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Camille et Paul,
leur dernière rencontre
C
amille Claudel est morte, le 19 octobre 1943, à l’asile
de Montdevergues, près de Montfavet, dans le
Vaucluse, après trente années d’internement.
Dans son journal, Paul Claudel avait évoqué, les 20 et 21
septembre, la dernière visite qu’il fit à sa sœur :
“Camille dans son lit ! Une femme de 80 ans et qui paraît
davantage ! L’extrême décrépitude,
moi qui l’ai connue
enfant et jeune fille dans tout l’éclat de la beauté et du
génie ! Elle me reconnaît, profondément touchée de me
voir, et répète sans cesse :
mon petit Paul,
mon petit Paul !
L’infirmière me dit qu’elle est en enfance. Sur cette
grande figure où le front est resté superbe, génial, on voit
une expression d’innocence et de bonheur. Elle est très
affectueuse. Tout le monde l’aime, dit-on. Amer, amer
regret de l’avoir ainsi si longtemps abandonnée”.
Le 25 septembre, il nota :
“Réflexion sur la sculpture de ma sœur qui est une
confession tout imprégnée de sentiment, de passion, de
drame intime.
La 1
re
œuvre,
L’Abandon
, cette femme qui s’abandonne à
l’amour, au génie.
2
e
,
La Valse
, dans un mouvement spiral et une espèce
d’envol, elle est emportée dans le tourbillon de la musique
et de la passion.
3
e
,
La Vague
, les trois baigneuses qui se tiennent par la
main et qui attendent l’écroulement de l’énorme vague au
dessus d’elles.
4
e
,
L’Age mûr
, l’œuvre la plus déchirante, l’homme, lâche,
emporté par l’habitude et la fatalité mauvaise, cette jeune
femme derrière lui et séparée qui lui tend les bras
1
.
5
e
,
La Cheminée
, l’abandonnée qui regarde le feu.
6
e
, La dernière œuvre,
Persée
. Le héraut regarde dans un
miroir qu’il tient de la main gauche la tête de Méduse (la
folie !) que le bras droit lève verticalement derrière lui.
Dans mon dernier voyage, j’ai été frappé de ce large
visage, de cet énorme front dégagé et sculpté par l’âge.
Avons-nous fait, les parents et moi, tout ce que nous
pouvions ?”
Le 19 octobre, un télégramme lui parvint de
Montdevergues, à 5 heures : “Votre sœur décédée”.
Paul Claudel,
Journal II
, Cahier IX
Gallimard, Bibliothèque de la Pleiade, 1969
1
“23 octobre 1943.
Ma sœur ! Quelle existence tragique !
A trente ans, quand elle s’est aperçue que Rodin ne voulait pas
l’épouser, tout s’est écroulé autour d’elle et sa raison n’y a pas résisté.
C’est le drame de L’Age mûr”.
Il le qualifia de “monument terrible”.
Lettre de
Camille Claudel
à Paul Claudel
1932-1933 ? Archives départementales
du Vaucluse
Mon cher Paul,
Je dois me cacher pour t’écrire et je ne sais pas
comment je ferai poster ma lettre. La femme de
chambre qui habituellement me rend ce service
(contre graissage de patte !) est malade.
Les autres me dénonceraient au directeur comme
une criminelle. Car dis-toi bien, Paul, que ta
sœur est en prison. En prison, et avec des folles
qui hurlent toute la journée, font des grimaces,
sont incapables d’articuler trois mots sensés.
Voilà le traitement que, depuis près de vingt ans,
on inflige à une innocente ; tant que maman a
vécu, je n’ai cessé de l’implorer de me sortir de
là, de me mettre n’importe où, à l’hôpital, dans
un couvent, mais pas chez les fous. Chaque fois,
je me heurtais à un mur. A Villeneuve, paraît-il,
c’était impossible. Pourquoi ? Je te le donne en
mille. Il aurait fallu engager une domestique
pour me servir !! Comme si j’étais gâteuse,
j’en ai froid dans le dos.
Je comptais sur toi, mais je constate avec
tristesse que tu te laisses toujours manœuvrer
par Berthelot et sa clique. Ils n’avaient qu’une
hâte, ceux-là : que je quitte paris pour sauter sur
mon œuvre, pour se faire des rentes à peu de
frais. Et Rodin derrière, avec sa roulure. Je peux
dire que tout a été bien manigancé, et toi,
pauvre naïf, ils t’ont mis dans leur jeu sans que
tu t’en aperçoives. Toi et Louise et Maman et
Papa. Tous.
Moi, on m’a traitée comme une
pestiférée. Ils m’espionnaient, ils envoyaient des
gens pour me voler mes œuvres ; à plusieurs
reprises, je te l’ai écrit autrefois, ils ont essayé
de m’empoisonner. Tu me dis, Dieu a pitié des
affligés, Dieu est bon, etc., etc. Parlons-en de ton
Dieu qui laisse pourrir une innocente au fond
d’un asile. Je ne sais pas ce qui me retient de [...]
Brouillon d’une lettre inachevée et sans date. On
peut situer cette lettre après 1929, puisque
Madame Claudel est décédée le 19 juin 1929, mais
peu avant mars 1933 puisque Camille Claudel
écrit : “Voilà le traitement que, depuis près de vingt
ans, on inflige à une innocente.”
In Camille Claudel,
Correspondance
,
édition d’Anne Rivière et de Bruno Gaudichon,
éditions Gallimard
Dossier
Ci-dessus : fusain de Camille Claudel :
La Vieille du
Pont Notre-Dame
, vers 1885-1888.
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