Ete_2005 - page 5

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Dossier
D
ans une première et ancienne approche de l’œuvre
de Camille Claudel, j’avais gardé l’image du buste
qu’elle avait réalisé de son frère Paul, à seize ans.
Elle l’avait traité à l’antique et intitulé
Mon frère
ou
Jeune
Romain
, pour marquer sans doute la juvénile puissance du
poète en herbe – sorte de double d’elle-même. Le buste était
en plâtre teinté avant d’être fondu en bronze. Si j’étais frappé
par la vigueur du modèle, je ne l’étais pas moins par le
contraste de la légèreté du drapé noir sur le fond ocre, qui
enserrait ses épaules. Ses dons évidents de
sculpteur annonçaient la maîtrise de son art.
Notre métier passe pour exiger une force
physique qui s’affirme avec la maturité. Une
disposition réservée le plus souvent au sexe
masculin.
Jeune Romain
précède de peu une
des sculptures majeures de Camille Claudel,
Sakountala
, appelée plus tard
L’Abandon
, et qui l’accom-
pagna au long de sa brève carrière. Or,
Jeune Romain
est daté
de 1884. Camille avait vingt ans ! Et c’est l’élan de la jeunesse
qui me semble avoir marqué l’ensemble d’une œuvre achevée
à quarante et un ans.
Elle avait dix-sept ans quand elle donna un premier buste
de son frère, à treize ans, sous le nom de
Jeune Achille
, dans
la même référence à l’antique.
C’est la sève de la jeunesse qui soulevait sa passion pour son
art et qui, dans son paroxysme, l’a comme brûlée. Camille
Claudel voulait vivre intensément, et la sculpture lui est apparue
comme le moyen naturel de s’exprimer, dès son enfance.
Comme l’a indiqué Paul Claudel, sa création n’a cessé
d’être “une confession”. C’est d’abord ce qui me touche dans
son parcours.
Elle a rencontré Rodin en 1883. Si, en 1884, l’élève devient
aussitôt praticienne dans l’atelier du maître, si un amour fou
les réunit pendant près de dix ans, on peut imaginer que Rodin
fut subjugué par la violence intérieure qui animait la jeune
femme. Praticienne,
modèle, amante, compagne, leur intimité
fondée aussi sur des accords profonds d’être et d’artiste, parta-
geant un même langage, une même écriture, ne pouvait qu’in-
fluer sur l’art de Camille.
Dans
Sakountala
s’impose une vérité
dans la sensualité de la sculpture, dans la tension du torse de
l’homme. On y discerne assez l’influence de Rodin. On pour-
rait en dire autant du
Torse de femme debout
, qui date de 1888,
un morceau de sculpture superbe, habité, d’une grande
maîtrise. Camille n’a que vingt-quatre ans. Son tempérament
de statuaire ne s’y affirme pas moins, et, par un échange,
elle devient une inspiratrice pour Rodin.
Elle n’a rien appris à Rodin,
mais à s’engager totalement
dans leur compagnonnage amoureux, elle a assurément
provoqué son génie. Sans Rodin non plus, je pense qu’elle
n’aurait pas fait ce qu’elle a fait,
mais la passion a suscité
en elle une énergie qui, par une sorte de fusion, a déterminé
l’originalité d’une création d’un lyrisme naturel, qu’illustrent
l’envolée de
La Valse
, l’arrachement de
L’Age mûr
ou la
montée de
La Vague
.
Ces deux sculptures,
L’Age mûr
et
La Vague
,
relèvent de la dernière partie de sa carrière où
elle entreprit de se dégager de la pesanteur
du “rodinisme”, conséquence du divorce qui
se produisait progressivement entre eux. Sa
recherche s’est traduite en particulier par des
études d’après nature. Je retiendrai une des plus célèbres,
Les Causeuses
. Un groupe de quatre femmes assises, fine-
ment sculptées, les personnalités bien marquées, les atti-
tudes, le mouvement qui s’esquisse, témoignent merveilleu-
sement d’une observation spirituelle, comme apaisée.
Au terme de cette période riche en créations, la rupture
définitivement consommée avec Rodin, en 1898, après une
première en 1893, a rompu l’équilibre indispensable.
Contentons-nous ici de le constater.
Le Regard
Par
Jean Cardot
,
membre de la section de Sculpture
Comme l’a indiqué
Paul Claudel,
sa création n’a
cessé d’être
“une confession”.
A gauche :
L’Abandon,
grand modèle
,
bronze, 1905.
Ci-contre :
Les Causeuses,
bronze, 1893.
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