Ete_2005 - page 6

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Claudel, et, naturellement, c’est pour “les autres ”... Notre
“gorille catholique” n’a-t-il pas prévu l’auto défense quand il
affiche devant sa grille : “le Pire n’est pas toujours sûr” ? Car
dès 1913, il n’hésite pas à “exorciser” ce “Pire” par l’adjonction
d’un “T”. Et pourtant, à bout d’arguments, Teilhard de Chardin -
hommage à lui, en ce double cinquantenaire ! - lui lança un
jour : “Mais c’est vous qui irez en Enfer !” En 1946,
Bernanos raillait les hommages à l’Académicien, dénonçait “ce
vieil imposteur de Claudel, plus décoré que Gœring et plus
riche que Turelure”, et renvoyait l’homme de
Tête d’Or
et du
Soulier de Satin
sous le
Soleil de Satan.
Interrogation bien tardive ! Et si “le génie de la famille”,
c’était Camille ? Si cet “ensemencement du génie par le
génie”, selon le mot de Jacques Madaule, venait de la sœur
aînée, avant Rimbaud ? En 1989 un érudit aussi pondéré que
le P. Boly osait conclure : “s’il n’y avait pas eu
Camille, il n’y aurait peut-être pas eu Paul
Claudel”. Pourrais-je gommer la réticence ?
Les textes sont là ; Claudel lui-même s’est porté
caution.
En effet, dans l’œuvre de Paul, la
présence de Camille, issue d’une profonde confraternité
initiale des génies, est loin d’être discontinue. Une thèse le
vérifierait aisément, par-delà ces quelques coups de sonde.
CAMILLE ! Si son nom n’est pas en tête, il est toujours “
en
filigrane de tous mes livres
III
, pourrait calligraphier le poète,
avec plus d’intimité même que pour telle jeune amie.
À l’Oméga, ou embouchure, le Génie de Camille consomme
son long supplice, attisé par les lois vichystes : ces “fous
(...) meurent littéralement de faim” (J, II, 461). L’autre Génie,
conseiller personnel du Général, triomphe, à l’Académie, à
Rome pour l’Année Sainte, au théâtre, à la radio : “Ah !
Ma
sœur Camille ! Ah, c’est un sujet terriblement triste et
dont il m’est difficile de parler...
moi, j’ai abouti à un résultat,
elle, n’a abouti à rien ...” (M.I, 361). “Silence”, c’est le mot
de la fin, en 1951 (Pr. 285). Si bien qu’aujourd’hui, telle
critique, de la famille il est vrai, renchérit sur la vanité à
prétendre exhumer scientifiquement ce “caillou englouti”
IV
.
Camille, elle, ne laisse ni beaux “restes”, ni “semence”. L’on
aurait brodé, sur elle et tout autour, “la fable romantique
d’une artiste géniale et victime”, adopté une “mise en scène”.
Pour la postérité, le vrai travail sera de démystifier, de déli-
vrer Camille tous ces “oripeaux romantiques” (sic) !
Déshabillez-la !
Pas plus que Claudel, je ne jouerai au “chauffeur qui rampe
sur le dos sous sa locomotive” (Po, 127). Car, Camille mise à
nu, c’est fait ! Les non-voyants peuvent “toucher”. Expositions
et mises en scène se multiplient (BSPCB, 2004). Cette
Camille “re-trouvée”, revit, splendide, dans les photos du
Catalogue raisonné
rédigé de cette autorité que donne non
point la fibre familiale seulement,
mais la spécialisation, dont
trente années d’investigations en tous genres
V
.
Le purgatoire dura plus de 80 ans
VI
, jusqu’à ce livre déclen-
cheur de 1982,
Une Femme
VII
, catalogué comme roman fémi-
niste pour lectrices d’
Elle
par les esprits dérangés. Enfin, est
honoré le nom, sinon la sépulture de Camille Claudel. 29
lycées ou collèges, sans parler des plaques, contre 4 pour
le poète ! Les historiens sérieux
VIII
ont évité de jouer le mora-
lisme, ou la carte de “Camille contre Paul”, autant que les
spéculations pseudo-structuralistes, aux étiquettes faciles :
Camille, “romantique” attardée par “complaisance
Camille Claudel
au Musée
Marmottan Monet
Jean-Marie Granier
Directeur de la Fondation Marmottan et du Musée
Marmottan Monet
Le Musée Marmottan Monet présente du
5 octobre 2005 au 31 janvier 2006 la
rétrospective des œuvres de Camille Claudel,
l’essentiel de ses sculptures et de ses dessins recensés à
ce jour.
Plusieurs fois déjà, le Musée Marmottan Monet a
choisi de rendre hommage à des artistes femmes,
qu’il s’agisse de Marie Cassatt, d’Eva Gonzalez ou plus
récemment de Berthe Morisot à la suite de la
donation Rouart.
Aujourd’hui nous accueillons l’œuvre de Camille
Claudel, grâce à la générosité des collectionneurs
privés, des Musées qui ont répondu à la demande
de prêt qui leur a été adressée, à celle de
Reine-Marie Paris, petite-nièce de l’artiste dont la
collection constituée avec patience et passion est le
cœur de l’exposition.
Une importante littérature s’est saisie de la vie et de
l’œuvre de Camille Claudel (théâtre, films, essais ou
romans) et au hasard des rencontres de l’imaginaire et
du vrai est née une véritable et fascinante mythologie.
Belle, violente, indépendante, Camille Claudel à
dix-huit ans veut être sculpteur, en un temps où dans la
bonne société les jeunes filles font plutôt de l’aquarelle
ou des travaux d’aiguilles.
Débuts difficiles d’un
itinéraire qui se terminera par le tragique
enfermement dans l’asile de Montdevergues.
Camille Claudel, prise entre deux génies, son frère
Paul et Auguste Rodin son maître et amant, l’un
comme l’autre conscients de son propre génie,
mène
un combat jamais gagné pour affirmer sa singularité
et sa volonté d’exprimer sans compromission ce
qu’elle ressent.
Les sculptures splendides et émouvantes de
Camille Claudel jalonnent cette quête passionnée.
Elles témoignent avant tout de ce que, selon le mot de
Rodin qui disait lui avoir montré où elle trouverait de
l’or, “l’or qu’elle trouve est en elle”.
Dossier
Du terroir au Purgatoire
Oui, “à la recherche” de cette âme trop longtemps perdue,
ensevelie dans “l’abandon”, nous sommes en compagnie d’un
vrai complice, Paul. Tant pis pour les anti-romantiques, Camille
fut son “âme-sœur”,
mais aussi son “remords”. En pèlerinage
sur ces lieux magiques et inquiétants de leur enfance - que
tout Claudélien se doit de co-naître - Villeneuve-sur-Fère, en
Tardenois, il note : “l’excitation et l’agitation des Claudel, leur
grain de folie.” (J, I, 785). Effectivement, Camille, dite “folle”,
fut “séquestrée” de 49 à 79 ans.
Mais rares sont les
“Normaliens” à avoir considéré “le cas Claudel” où Génie et
Folie sont en ménage.
Michel Autrand, dans un article trop
peu exploité, est l’un des rares à avoir donné la juste note
sur la Claudélo-phobie de ces “bien-pensants”, ces professeurs-
détenteurs de culture, encore très virulents. Se targuant d’être
“les seuls sages et sains, ils jouent la folie de Camille
contre celle de Paul.” (H, 69).
Mais le tour n’est pas
joué. Je voudrais aborder,
malgré les limites de ces
pages, cette authentique complicité intérieure, sans
oublier l’œuvre, entre le frère et la sœur. Vu le cadre
de ce survol, je m’en tiendrai à l’Alpha et l’Oméga, signalant
seulement l’alphabet d’une œuvre, le monogramme des vies.
Ici entrelacées.
Du début à la fin.
L’Alpha, ou retour aux sources, interdit de séparer, comme
on l’a fait jusqu’aux années 80, Paul de Camille.
Quant à
l’Oméga, l’aboutissement où l’on plonge ou culmine, “enfer ou
ciel, qu’importe !”, en voici le lumineux condensé, vrai trésor
rapporté par un explorateur téméraire, au long cours, Gérald
Antoine :
Paul Claudel ou l’Enfer du Génie
II
. Caution adaman-
tine en effet, qui laisse tous les autres allègrements dans l’ombre.
Car l’antithèse du titre implique drames et remises en ques-
tion. L’Enfer ! Le mot revient sans cesse sous la plume de
Camille et Paul Claudel :
génies et enfers
Par
Michel Brethenoux
, Professeur agrégé de Lettres
Que, dans son orgueil, Camille ait souffert du refus
de Rodin de l’épouser, que, dans son ambition de
rivaliser avec son maître, son amour-propre ait été
blessé, ne suffiraient pas à expliquer le désordre
mental qui l’a submergée.
Dès leur enfance partagée à Villeneuve-sur-Fère,
leur ville natale, Camille et Paul furent confrontés
à un milieu familial porteur de germes des drames
à venir. Leurs relations étaient soumises à des
sentiments ambigus où se mêlaient passion et
affrontements violents. Camille usant sans réserve
d’une autorité radicale. Subjugué par sa sœur, Paul
ne devait pas moins en ressentir les atteintes. Son
œuvre sera marquée par la présence de sa sœur,
obsessionnellement.
Grand connaisseur de l’œuvre claudelienne, de
l’histoire de la fratrie Camille et Paul, le professeur
Michel Brethenoux en découvre les secrets.
Et si “le génie
de la famille”,
c’était Camille ?
“... cette sœur oubliée, notre âme, à qui nous avons faussé compagnie...”
(XXIII, 36)
I
.
Ci-contre :
La Petite Châtelaine.
Natte courbe,
plâtre patiné, 1893.
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