Ete_2005 - page 7

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morbide à s’enfermer dans un théâtre d’images où la vie en
puisant s’épuise” ; “académisme décadent, fin de siècle”.
Oui, Claudel, paysan-poète, énonce cette évidence dès
1905 :“la sculpture est le besoin de toucher (Pr. 273). Elle
part du cœur et vise au cœur ; le cœur, non le cerveau
IX
. Les
contemporains, eux, ne parlaient que de “génie” chez cette
“sœur insupportable” au point de perdre la tête, de la faire
perdre aussi.
De cette “superbe jeune fille, dans l’éclat triom-
phal de sa beauté” (Pr. 277), “cette grande intelligence”, Paul
retrouve, “malgré l’extrême décrépitude” (J, II, 461) de l’an-
tichambre de la mort : “le front (...) resté superbe, génial”
avec “une expression d’innocence et de bonheur”. Comme
si Paul restait, de cœur, l’adolescent converti frappé par Marie
du “sentiment déchirant de l’innocence” (Pr. 1010). Est-ce
un hasard si Rodin, de son côté, avait choisi d’incarner ce
Visage radieux dans “
La Pensée
” (1886), dans “
La France”
(1904) ? Camille elle-même s’éternisait en multiples chefs-
d’œuvre.
Mais cette pathétique “
Profonde Pensée
” de 1898
ne saurait être dépouillée de son titre pour la réduire à un
bibelot commercial. À contempler cette pure merveille, on
lit l’inversion de la
Sakountala
de 1886 : la passion y finit
brûlée en quasi oraison, avec en filigrane “
l’Abandon
”,
l’Implorante
” !... Au lieu de discours, prosternons-nous plutôt
devant le marbre froid, qui fige les seins en chenets. Solitaire,
sauvage, réfractaire à tout, tragiquement asociale, géniale
avec et avant Rodin, Camille s’est acharnée contre la matière,
jusqu’à toucher à l’absolu : “l’or qu’elle trouve est en elle”
(RMP, II, 49) ! Si le mot du Maître est bien historique, ne
peut-il désigner aux aveugles le “Rimbaud de la sculpture” ?
Silences et complicités
Car si l’œuvre de Camille n’est pas plus exubérante que
celle de Rimbaud, cette rareté même excite d’autant à en
scruter les mystères. Les historiens sont loin d’avoir
assouvi nos soifs : inédits, lettres et papiers, sont en souf-
france encore chez Gallimard ou à Bruxelles, attendant le
feu vert du notaire, tel acte de décès...
Mais le legs est en
partie sous nos yeux. Non point l’anneau d’or, tel diamant qui
pare l’amante et l’artiste. Silence, là encore.
Quand bien
même “toutes choses [seraient] inexplicables” (T, I, 468),
reportons notre regard, notre culte sur ces pierres, sur
l’œuvre.
De chaque bijou libre à nous d’en dégager l’orient,
à l’invitation d’un personnage claudélien de 1898.
“Ce limpide atome est tout ce que j’ai arraché à mes mines
et à mes fouilles ! Reçois
Cette goutte de nuit abstraite [...]
Et si tu sais placer cette pierre sous le feu d’une lampe ou
dans la lumière de la lune,
Tu la verras, bleue, flamboyer entre tes doigts de six rayons
égaux.” (T, I, 469).
Six, dynamique de plénitude, ces six branches, où René
Guénon voyait les axes directionnels de la Croix.
La contemplation, pourtant, n’efface pas les questions.
Dans
la
Correspondance
éditée
,
Camille écrit à Paul,
mais il reste
muet. Silence étrange ! Lacunes aussi sur l’année cruciale de
1905. En avril, Paul rentre de Chine ; atterré par la déchéance
de sa sœur, il l’aurait conduite en juillet-août dans les Pyrénées.
Paul et Camille à Lourdes, peut-être même avec leur sœur
Louise, veuve depuis 1896 ! Quel scénario ! Adjani,
Depardieu,
au travail ! La fratrie, Francqui, consul
de Belgique en Chine et confident,
Jammes à marier !... Tourisme pour
Camille, agenouillements de Paul
au pèlerinage national. Il revient
aux sacrements, après l’Enfer de la
Sexagésime, ce 24 février où il appre-
nait la naissance de sa fille Louise. Sa première étude sur
Camille statuaire
” est sous presse ; Camille façonne son buste.
Et pourtant, assure Reine-Marie Paris, au lieu d’émotions
partagées, de tendresse, perce surtout “une admiration crain-
tive, l’hommage en forme d’adieu.” (RMP, II, 443).
Douée de ce sens médiumnique lié à tout génie, Camille
a tout compris. En 1904, leur vieux père exaltait le fils : “Je
te salue, grand penseur, grand artiste, grand poète, grand
génie.” (CPC, I, 115).
Mais, à voir sa fille, il s’effondre :
comment “guérir cette folle enragée.” ? (id. 119).
Or ici
encore, son génie est intact : dans ce buste, elle a tout gravé,
y compris ce naufrage passionnel subi par elle peu avant. Les
vers de
Ténèbres
transcrivent les affres d’un Claudel-Mesa
fou de douleur (Po, 430). Pas seulement. Pour qui sait lire la
simultanéité des deux “passions” au sens fort, il y a entrecroi-
sement des reflets, et l’énoncé prend un singulier relief :
rupture entre “je” et “l’autre”, Satan rôde dans l’agonie,
jusqu’à la tentation du suicide, la folie... Paul et Camille
brûlent donc ensemble, génies jumeaux dans l’Enfer de
ces “ténèbres” (M.I. 361).
Mais Paul en réchappera.
Autre exemple d’ensemencement complice, la structure
dramatique de l’interdiction et du mur. La “femme inter-
dite” - glissons sur la tentation de l’inceste - est plus qu’un
thème. La scission, la “différence-mère” (Po, 131), cette
dialectique théorisée par Claudel comme “essentielle et géné-
ratrice” structure en effet toute l’œuvre, y compris ce mythe
des Atrides, qu’il traduit, dont une Clytemnestre “diabolique”
(T, I, 1314). Ainsi donc, entre deux âmes, deux amants,
De grands tourbillons
Antoine Poncet
Membre de la section de Sculpture
Je n’aime ni le drame ni l’ombre,
mais j’aime la
passion et l’amour, la sincérité jusqu’à la
douleur. C’est pourquoi je peux comprendre et admirer
l’œuvre d’artistes plus tourmentés, souffrants dans le
corps à corps avec la matière. Camille Claudel est de
ceux-là, comme le fut mon père,
Marcel Poncet.
Ma recherche est celle de l’harmonie, aussi leur
combat ne me concerne-t-il qu’à une certaine distance.
C’est de celle-ci précisément, que je dois user pour
oser un commentaire de sculpteur sur leurs œuvres
peints ou sculptés.
Quant à eux, leur présence totale au
moment du geste et du surgissement de l’inspiration les
a sans doute privés du recul nécessaire pour parfaire
leur œuvre. Là est tout à la fois leur grandeur et leur
faiblesse, toutes deux inextricablement liées. J’admire,
et j’accepte ces faiblesses quand elles surviennent,
car elles appartiennent à de grands tourbillons.
Elles rendent l’œuvre de Camille Claudel comme
inachevée, perfectible, et par cela ouverte, vivante.
Ses défauts eux-mêmes sont son âme, sa respiration.
Cette sculpture vit, de l’existence que lui a transmise
son auteur, au risque de mettre la sienne en danger.
Au-delà de leurs qualités et de leurs défauts,
certaines œuvres ont cette puissance rare :
elles expriment la vie et la mort.
Dossier
Dans la
Correspondance
éditée, Camille
écrit à Paul,
mais
il reste muet.
Silence étrange !”
Ci-contre :
Femme accroupie,
plâtre patiné, 1884.
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Profonde pensée
,
bronze et onyx, 1898.
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