Ete_2005 - page 9

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Oui, notre “voyageur-enra-
ciné” (M.I., 12), tel son
“banyan”, pompe à la racine
même tous les sucs de la vie.
Camille fait-elle autre chose ?
Sa bouche pourrait revendi-
quer les mêmes principes
créateurs : “L’élément même ! La matière première ! C’est
la mère, je dis, qu’il
me faut !” (Po, 236).
De là, le “vin
fort” d’une œuvre qui, chez l’un et l’autre, débute par des
bouches ouvertes. (RMP, II, 237, 262-4, 276-7). Cris des
premiers personnages, hurlements du petit Paul, de la sœur,
la Mère... tout explose et jaillit sur la place rectangulaire
où l’on attache les bêtes, tout retentit jusqu’aux rochers de
la “hottée du Diable”. Villeneuve, terroir terrible du
Tardenois, où l’adolescence s’apparentait à une “apocalypse”
(Pr. 1007), où “23 ivrognes se sont pendus en 3 ans” (J, I,
689), où, visitant sa vieille mère et sa sœur Louise, Paul enre-
gistre “le grain de folie” des Claudel, village où “ce qu’il y
avait de plus caractéristique, c’est la haine. Ils se haïssaient
tous, surtout entre parents !” (J, II, 214). Ces “profondes
précautions à l’égard des uns des autres” préfigurent la
description de
La Folle
, de Géricault dont “il ne reste que ce
bonnet dilacéré d’où émerge une face hagarde et prudente
(sic)” chez “cette épouvantée.” (XXIII, 37).
Contre ce climat de “tragédie latente” ressenti par Paul
(Pr, 1007), contre cette “expression de la mort” qui obsédait
Camille (RMP, II, 210), il fallait le contrepoison des ivresses.
Thérapie insuffisante, pour ce cirque infernal dont témoi-
gnent les premiers drames.
Dans la
Jeune Fille Violaine
de
1892, Bibiane en donne une idée. “Butée, dure comme le
fer”, elle va “usurper” le fiancé qui revient à Violaine. Elle
menace la Mère : “Dis-lui qu’elle ne l’épouse pas, ou je me
tuerai ! Je me pendrai dans le grenier... Je me couperai la
langue avec les ciseaux, comme on fait aux pigeons...” (T, I,
503).
Dans cette frénésie intraitable, Camille est là, entière.
Fatalités ?
Camille, “soignée” pour les uns, “incarcérée” pour d’autres
- Paul souscrit au terme de “séquestration” - ne reçut de son
frère que 14 visites, pas plus que ces stations du chemin de
Croix de papier journal qu’il découvrit, stupéfait, piquetées
aux murs de l’atelier-capharnaüm. C’est le lundi 10 mars 1913
qu’il pénétra, par force légale, au 19, Quai Bourbon. Et le génie
déchu dut transporter ailleurs son aigre solitude, pour toujours.
Fatalité ? Paul, on l’a vu, se savait trop viscéralement proche
de Camille, dangereusement. Il se bâtit donc des garde-
fous concrets d’une infrangible “ré-gu-la-ri-té” (sic) (GA, 427,
337) : carrière,
mariage, rites quotidiens de la religion, de
l’écriture, de la marche... Car une “fascination-répulsion” face
à ce Génie fraternel, dont il connaît tous les démons, le met
en état d’inhibition. Camille, avant Ysé, est l’interdite. Il payait.
Il priait. Ce qu’il note, ce ne sont ni les appels désespérés de
la séquestrée, ni la libération médicalement autorisée dès
1919. La guerre finie, toutes ses compagnes exilées à
Montdevergues regagnèrent Paris, Camille jamais. Claudel
est à l’affût de signes de piété, d’une conversion. Un “véri-
table miracle” (sic) se produit en septembre 1934 : elle
“semble accepter de remplir ses devoirs religieux.” (RMP, II,
554). Le 21 octobre 1943, pour l’enterrement, il ne bouge pas.
Un gros chèque et des messes suffiront - mais pas pour effacer
son remords. Un mois plus tard, il résume devant Valéry et le
Professeur Mondor : “Tout le raccourci le plus tragique de la
vie de ma sœur est dans son œuvre : depuis la fougue du désir
(
La Valse
), jusqu’à la folie (
La Pensée
)”.
Pour faire le point, deux examens de conscience suffiront.
Cette “folie” où il voit “une véritable possession”, lui fait peur.
D’où la lettre-confession du 26 février 1913 évoquée plus
haut : “J’ai tout à fait le tempérament de ma sœur, quoiqu’un
peu plus mou et rêvasseur, et sans la grâce de Dieu mon
histoire aurait sans doute été la sienne ou pire encore - Priez
pour nous - Est-il possible d’exorciser à distance ?” (AL,
N°206, p.115).
En mars 1943, la “confession générale” de notre “homo
duplex”, inquiétant “génie aux dix-sept enveloppes” (GA, 12)
s’opère par lettre à Marie Romain-Rolland. Paul veut démys-
tifier le Claudel “courant et superficiel”, l’être “répugnant,
ce compagnon faux, imbécile, grotesque, souillé,
menteur...”
Sans plonger dans le désespoir pour autant. Pour
Baudelaire, au contraire, Satan manie les fils du pantin
prédestiné au voyage-suicide. Pour le croyant Claudel, “le
Diable sert” (T, II, 661), l’esclave active la noria, “fait monter
l’eau” (T, I, 848).
Dans le mystère de la Communion des
Saints, par l’énergie mystérieuse de la Grâce, de Marie qu’ins-
trumentalise la “concaténation compensatrice” (XXIII, 52)
des 150 grains du Rosaire, “la Séquestrée est sortie”.
Récemment, la trajectoire de Camille vue par son frère a été
étudiée. Paul limite le Chemin de Croix de Camille à six
stations et le transfigure en Assomption par la mécanique du
Rosaire. Cette analyse nouvelle,
X
quasi psychiatrique, réduit
le passage de l’horizontale à la Verticale en un “scénario” -
le terme revient 14 fois - qui “met en scène” le “pathos chris-
tique” typiquement fin de siècle.
À cette lecture moderniste qui atteste de la suprématie
tactique d’un génie sur l’autre - à moins qu’il ne s’agisse de
duplicité -, l’on peut préférer voir à l’œuvre dans ce couple
de Feu, Paul-Lion et Camille-Sagittaire, travaillés tous les
deux par lui, le principe vital de
L’Art Poétique
: “vibra-
tion-silence-lumière” (J, I, 262). Toute la création claudé-
lienne, en sa structure physiologique et cardiaque, est
marquée de ce signe énergétique. Contraction, angoisse
d’abord, puis “dans la gorge, cet affreux sanglot qui monte
et qui va éclater” (XXIII, 48). Paul voit Camille “sauvée”
(BSPC,
N°137, p.5), comme Rimbaud.
Qu’importe la
dépouille ! D’autant que “chez la femme l’âme ne mûrit que
quand elles sont vieilles.” (J, I, 329). Au fond, sous ses
masques, Claudel est un “prêtre”, confessait-il en 1943. C’est
donc en priant Marie autant qu’en écrivant qu’il a exorcisé
Camille, conjointe à son propre remords.
De ce “caillou englouti”reste donc l’âme, transparente dans
les œuvres, ces fascinants joyaux retrouvés. “Si un misérable
caillou rend compte de tout l’univers” (Po, 170), à plus forte
raison cette matière imprégnée du génie féminin de Camille.
Pour la plupart d’entre nous, ces vestiges, ces “fragments
d’un drame”partagé entre Camille et Paul, ont valeur de cris-
taux étoilés.
Même épars sur terre, ces brillants peuvent
s’animer comme autant de “corps spirituels”
XI
.
I
Le cadre de cette publication réduit au
maximum les références. J’aurai donc
plaisir à fournir directement aux lecteurs
toutes justifications. Voici quelques-uns des
sigles
claudéliens
utilisés, suivis du tome et
de la page.
Chez Gallimard :
Œuvres complètes
.
M.I.=
Mémoires Improvisés
, 1952, Gallimard, 1969.
En Pléiade, J =
Journal ;
T =
Théâtre
; Po =
Œuvres Poétiques
; Pr =
O . en Prose
.
Pour la critique : CPC =
Cahiers P.Cl
. (14
tomes), éd. Gallimard ;
BSPC = Bull.de la Sté P. Claudel, Paris ;
BSPCB = Bulletin de la Sté P. Cl. en
Belgique, direction J. Boly, dont le n° spécial
1989 :
Camille Claudel ; état des recherches
et du rayonnement
.
H = Cahiers de l’Herne :
Claudel
, direction
P. Brunel, 1997.
A.L. =
Annales littéraires (Besançon)
, Presses
Universitaires de Franche-Comté, dont le
n°776 :
De Claudel à Malraux,
Mélanges
offerts à Michel Autrand,
2004.
DES = Descharnes et Chabrun :
Auguste
Rodin,
Édita Lausanne, Vilo Paris, 1967.
II
G.Antoine :
Claudel ou l’Enfer du Génie
,
éd. R. Laffont, 1988, éd. “revue et
augmentée”, 2004, 491 p. [sigle GA].
III
Cf. la déclaration-dédicace de Claudel à
Éve Francis, le 8 novembre 1916.
E. Francis :
Un autre Claudel,
Grasset, 1973,
p.140.
IV
Marie-Victoire Nantet : “Camille Claudel à
sa juste place”, dans Rivière, Gaudichon,
Ghanassia :
C. Claudel, catalogue raisonné
,
Adam Biro, 2000, p.15 .[sigle :RGG].
V
Titre du “
catalogue raisonné
” de
C. Claudel
, par Reine-Marie Paris,
éd. Aittouarès, 2000, 639 p. [sigle : RMP, II].
Experte reconnue, elle publiait, dès 1984, un
premier état de ses découvertes :
Camille
Claudel
, Gallimard, 1984, 382 p. [RMP,I].
VI
En 1995 encore, Bernard Delvaille, occulte
la date-clef du 10 mars 1913.
Correspondance Claudel-Gallimard,
édition
annotée, Gallimard 1995, p. 59.
VII
Anne Delbée :
Une Femme
, Presses de la
Renaissance, 1982.
VIII
Depuis les enquêtes du regretté Jacques
Cassar :
Dossier C.Claudel
, librairie Séguier /
Archimbaud, 1987, deux incontournables :
Gérald Antoine et Reine-Marie Paris.
IX
Toucher ! principe peu banal chez qui
avouait : “je n’aime pas être touché”
(Pr. 671), et fit un jour exploser sa fille
Renée : “ce que je veux, c’est vous toucher !”
(GA, 302).
X
Marie-Victoire Nantet :“
L’œuvre de
Camille Claudel envisagée comme un aveu
”,
NRF., avril 2002 , n°561, p.224-239.
XI
La formule renvoie à la quête physico-
mystique de Paul en 1913 (XXVIII, 236-258).
Puissent aussi les œuvres lumineuses de
Camille trouver enfin un écrin bien à elles, au
large du Musée Rodin”
.
Dossier
ce qu’il y avait de
plus caractéristique,
c’est la haine. Ils se
haïssaient tous, surtout
entre parents !”
Torse de Clotho chauve
, bronze, 1893.
1,2,3,4,5,6,7,8 10,11,12,13,14,15
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