Ete_2012 - page 30-31

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de Lang et Chapin (1910-1915) chez les seuls Mangbétou en
avait rapporté autant.
Cette expédition a été souvent accusée de pillages.
Précisément, grâce au journal du soigneux Michel Leiris
qui inventoria chaque objet, nous voyons très exactement
le jour et la manière dont se passaient les transactions.
Publié en 1931,
L’Afrique fantôme
rapporte le vol d’un
« Tellem », caché dans un parapluie vert, ce qui excitera
la colère de Marcel Griaule, qui se brouillera définitive-
ment avec Leiris. En fait le livre sera supprimé et réédité
quelques mois plus tard, les passages concernant les litiges
étant modifiés. En France, Griaule, Germaine Dieterlen
et leurs élèves vont se consacrer des années durant à une
recherche sur les Dogons mais sans s‘intéresser aux rares
sculptures. En 1957, Henri Kamer et moi-même arrivions
en pays Dogon, dans ce fameux village de Sangha. J’ai
raconté dans mon livre
La statuaire Dogon
 (1994) comment
nous avions noué d’excellents rapports avec l’homme le
plus débrouillard du village parlant français, de sorte qu’il
deviendra l’intermédiaire obligé des touristes et marchands
qui se succédèrent à Sangha. Il envoyait ses jeunes gens
ramasser des sculptures dans les villages des alentours puis
venait à la nuit nous chercher pour discuter affaire. Dans
la journée, on visitait les grottes, on parlait avec les vieux
expliquant les rites (dialogue compliqué par la traduction),
on chassait les nombreux perdreaux pour le dîner.
Extrait, Grande salle des séances, le 13 juin 2012
L
a première question abordée lors de la conférence
de presse renvoyait à l’ancienneté de ces sculptures,
dont l’âge était prouvé par des datations de carbone
14. Mais, apprenant que ces sculptures étaient arrivées
durant l’époque coloniale, mes interlocuteurs en déduisirent
de suite qu’il s’agissait du fruit de pillages opérés chez les
habitants, d’objets pris par force : c’est à dire de vols ! Le
terme « pillages » exprime l’idée de vol, idée choquante
pour les légitimes propriétaires de ces sculptures qui ainsi
se sentent bien mal à l’aise.
Reprenons l’historique. À l’arrivée des Français, un
journaliste, Félix Dubois, réussit à aller à « Tombouctou la
mystérieuse » en 1898. Le pays fut exploré en 1903-1904
par le Lieutenant Louis Desplagnes, qui ajouta aux relevés
géographiques tous les renseignements possibles car il
s’intéressait au pays et à sa population. Bien qu’à la tête
d’une colonne militaire, il acheta quelques statuettes, portes
et masques (aujourd’hui au Musée du Quai Branly), sans
jamais prendre de force les statuettes qu’on lui montrait
se contentant de dessiner celles qu’on lui refusait. En
1931, l’Assemblée nationale française décida l’envoi d’une
grande exploration traversant l’Afrique, la « Mission Dakar-
Djibouti », dirigée par Marcel Griaule et dont l’historio-
graphe Michel Leiris suscitera quelques critiques. Dans
son livre
L’Afrique Fantôme
, Leiris publie son journal qui
détaille jour après jour les faits et gestes de ce voyage qui
rapportera au Musée de l’Homme 3.500 objets. Ce chiffre,
publié, étonnera bien qu’il y avait déjà eu des récoltes éton-
nantes au XIX
e
siècle. Par exemple l’expédition américaine
D
ans le monde de l’immédiat après-guerre tout est
en ruine. La révélation des horreurs de la Shoah, les
dramatiques conséquences des explosions atomiques
d’Hiroshima et de Nagasaki mènent au constat de la faillite
morale d’une civilisation. L’Homme n’est plus, dira Michel
Foucault. Il va falloir reconstruire sur d’autres bases pour
éviter qu'il ne répète les mêmes erreurs, ne commette les
mêmes crimes. Avec la venue de l’abstraction lyrique, la
peinture va témoigner de ce besoin d’un total changement
en éradiquant du champ pictural la représentation humaine.
Et puisqu’il est question d’une ère nouvelle, les artistes vont
éprouver le besoin de s’exprimer par des signes tout comme
l’ont fait les hommes à l’aube de l’humanité lorsqu’il fallait
tout inventer.
Mais revenons au cri d’Artaud. Je voudrais préciser que
je me situe loin des démarches scientifiques des historiens
de l’art mais, qu’en vertu d’une croyance à la conjonction
des idées en circulation dans un temps donné, il m’apparaît
qu’étrangement tout dans ce Paris d'après guerre s’est passé
comme si la révolte d’Artaud était la bande-annonce d’un
immense besoin de changement. Comme si son cri était
devenu un immense tableau sonore venu pour encourager les
cris graphiques que sont les peintures des maîtres de l’abstrac-
tion lyrique. Comme si son cri avait servi de relais, d’étendard
à toute une génération de jeunes peintres révoltés.
Un souffle nouveau enveloppe le monde de la création
picturale dans ce Paris de 1947. Regardons ce qui s’y passe :
au mois de janvier, Atlan présente, à la Galerie Maeght, 27
toiles d’une incontestable nouveauté. Les grandes lignes
noires sur fond de couleurs ocre interpellent par leur
contenu : barbaro-judéo-magique.
Le 14 février s’ouvre à la galerie Lydia Conti l’exposition
des peintures d’Hartung de 1935 à 1947. Curieusement, c’est
la première exposition personnelle d’Hartung alors que ce
dernier est investi dans les prémices de l’abstraction lyrique
depuis 1922 avec sa série des tâches. Ses signes surprennent
par leur audace et leur liberté.
Deux mois plus tard, c’est au tour de Schneider de
présenter dans la même galerie sa vision renouvelée de
l’abstraction. Avec de grands coups de brosse il traduit ses
états d’âme dans la spontanéité.
C’est aussi en cette même année 1947, le 21 juillet, que
s’ouvre le deuxième salon des réalités nouvelles, où Mathieu
va faire scandale avec trois toiles auxquelles les organisateurs
ont eu du mal à trouver une place tant elles tranchent, par
leur nouveauté et leur liberté formelles, avec tout ce qui est
présenté au salon.
1947 est aussi l’année au cours de laquelle Soulages va
commencer sa série devenue célèbre des peintures au brou
de noix. Elles donnent le coup d’envoi à une esthétique de
la dialectique du noir et du blanc à laquelle, sauf quelques
rares exceptions, le peintre est jusqu’à aujourd’hui resté
fidèle en trouvant dans cette esthétique de la concentration
et de la restriction d’étonnants moyens de renouvellement.
C’est aussi en 1947 qu’a lieu la grande exposition de Wols.
Le 23 mai, au sortir de l’exposition de quarante peintures
à l’huile de Wols présentées place Vendôme chez René
Drouin, le jeune Georges Mathieu écrira : « Après Wols,
tout est à refaire » et d’ajouter que Wols avait peint les
quarante toiles avec son drame, avec son sang. Il dira que
ces peintures étaient quarante moments de la crucifixion
d’un homme qui était l’incarnation d’une pureté, d’une
sensibilité, d’une sagesse qui font honneur non seulement au
monde de l’Occident mais à celui de la création. »
On est saisi de constater à quel point les propos de
Mathieu au sujet de Wols auraient pu être utilisés pour
parler d’Artaud.
Extrait, Grande salle des séances, le 9 mai 2012
Le Musée du Quai Branly a demandé à Hélène Leloup,
spécialisée depuis longtemps en « sculpture ethni-
que» et plus particulièrement dans celles de l’art
Dogon, d’être le Commissaire général d’une expo-
sition Dogon. Vue par 200.000 personnes à Paris,
cette exposition fabuleuse a été ensuite présentée
au Musée Bundeskunsthalle de Bonn.
Se référant au cri poussé par Antonin Artaud lors de
l’enregistrement de
Pour en finir avec le jugement de
dieu
, Patrice Trigano a cherché à mettre en perspective
les liens existants entre la révolte désespérée du poète
et l’espoir suscité par la naissance de l’abstraction lyri-
que dans le Paris de 1947.
Du cri d’Artaud
à la naissance
de l’abstraction
lyrique
Par
Patrice Trigano
, galeriste, écrivain
L’arrivée des
sculptures
ethnographiques
en Occident
Par
Hélène Leloup
, historienne de l'art
En haut : Antonin Artaud : dessin autoportrait.
Photo Christie's
Statue représentant des joueurs de balafon, instrument de
musique Mande (Mali) arrivé au XVI
e
siècle avec la migration
qui va conquérir le pays Dogon contre les Tellem.
Photo DR
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