Ete_2012 - page 8-9

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I
l y a quelques années, un producteur avait eu l'idée de
m'associer à un réalisateur en vue de l'adaptation d'un
roman de Flaubert. Le réalisateur en question s'était
distingué quelque temps plus tôt par l'audacieuse actualisa-
tion d'un autre roman du XIX
e
siècle. Le moins qu'on puisse
dire est que le public n'avait pas été convaincu. Notre prise
de contact dans une brasserie chic tourna court. J'exposai
mon souhait d'éviter toute modernisation, persuadé que le
seul moyen de faire résonner l'universalité de l'œuvre et les
échos qu'elle suscitait aujourd'hui consistait à respecter les
personnages et l'époque décrits par Flaubert. La sentence
était aussitôt tombée de la bouche du réalisateur : « Flaubert
ne m'intéresse pas. Un livre n'est qu'un prétexte. Ce que je
veux, c'est faire tout exploser ». Je répondis en quittant la
table qu'il valait mieux, dans ce cas, engager un artificier
plutôt qu'un scénariste. En réfléchissant après coup à cette
sortie, je me dis que j'avais peut-être eu tort de fuir le
débat. Le goût du réalisateur pour les explosifs ne méritait
sans doute pas que je lui sacrifie des œufs en meurette qui
se présentaient plus que bien. En même temps, ce débat
L’écrit et l’écran :
fidélité et trahison
Par
Jacques Santamaria
, scénariste et réalisateur
n'était-il pas épuisé depuis longtemps ? Le cinéma et la
télévision en avaient tant vu ! Quels arguments pouvait-on
encore jeter à la figure de ceux qui s'essayaient à transposer
à l'écran des œuvres littéraires ? J'ai un casier plutôt chargé.
Y figurent les noms d'Henri Pourrat, Émile Gaboriau,
Alphonse Allais, Émile Zola, Gaston Leroux, Alphonse
Daudet, Jean-Jacques Brochier, Patrick
Modiano, Georges Simenon à six reprises,
Maupassant à neuf. En matière de critiques,
mon palmarès est honorable. Jamais de la
part des auteurs, leurs héritiers ou leurs
exégètes. Les reproches et anathèmes n'ont
qu'une provenance : la cohorte des gardiens
du temple, contrôleurs vétilleux et autres
impitoyables provéditeurs, qui ont tous à faire valoir un titre
ou un fonds de commerce, lesquels n'ont qu'un rapport loin-
tain, voire aucun, avec les émotions de l'humble lecteur.
Pour parler d'une adaptation, le mieux est de recourir
d'emblée au mot « trahison ». Très pratique. Il s'applique
aussi bien au fait d'envisager l'adaptation qu'à son résultat.
Une dévote fidélité peut être taxée de trahison tout autant
qu'une entreprise de dénaturation. On s'aperçoit alors que
la formule « Adapter c'est trahir » est bien commode. Elle
peut servir de postulat de départ, voire de conseil, ainsi
que de jugement, positif comme négatif. Alors que faire?
S'il n'existe pas de recettes, et sauf à vouloir « faire tout
exploser », quelques fondamentaux permettent de ne pas
s'essuyer les pieds sur l'œuvre littéraire tout en faisant bon
usage de la caméra. La fidélité, donc. Je parle ici d'une
fidélité raisonnée, s'attachant naturellement à l'esprit de
l'œuvre, et laissant au livre ce qui lui appartient en propre,
ses figures et son tempo, ses nervures et sa chair, ses frissons,
son tremblement, introuvable ailleurs et non reproductible,
puisque exclusif d'un genre : la littérature. La fidélité n'est
pas l'illustration, au demeurant impossible. À celui qui
s'attelle à une adaptation, elle ne demande ni respect naïf ni
provocation gratuite. Elle est bien plus exigeante. Elle veut
des modifications, appelle des suppressions, oblige à des
inventions, lesquelles peut-être surprendront, déconcerte-
ront, feront hurler à la trahison ! Le paradoxe est là : tout
est possible. Tout est faisable. Y compris le changement
d'époque ! La fidélité intelligente est une clé d'or. Les
changements, pourquoi pas les bouleversements, tendus vers
l'œuvre originale, inspirés par elle, irrigués par ses rivières
souterraines qui charrient la psychologie
des personnages et la pâte romanesque,
doivent poursuivre un but unique : servir
l'œuvre, et, osons le mot, la révéler dans
une forme qui n'était pas la sienne. Chez
Simenon comme chez Modiano, il m'est
arrivé de laisser de côté des personnages,
d'en bâtir d'autres, de développer ou de
tamiser des situations, avec le seul souci de raconter l'œuvre,
la même œuvre, par le langage spécifique de l'image et du
son. À tous les instants de l'adaptation, je n'ai jamais eu en
tête qu'une question, la seule qui vaille : est-on toujours
chez Simenon ? Chez Modiano ? On peut appeler cela une
re-création, toute présomption mise à part. Il n'y a véritable-
ment trahison que lorsque, délibérément ou non, on perd
de vue l'œuvre à adapter. Parlant justement de Simenon,
dont il avait porté à l'écran
Les Fantômes du Chapelier
et
Betty
, Claude Chabrol disait : « Inutile d'essayer d'être
plus malin que lui. Il faut l'écouter. Il a déjà fait tout le
boulot ». Le précepte vaut pour tous les grands auteurs. Je
l'ai vérifié, entre autres, avec Maupassant, dont l'écriture
cinématographique - force de l'image, sens du mouvement
et de l'ellipse - est un atout précieux. Chabrol lui-même
avait récolté les fruits de cette fidélité bien comprise dans
sa remarquable adaptation de
Madame Bovary
. Au fond, ne
suffit-il pas de se dire que si tout part de l'œuvre originale,
tout doit y retourner ?
u
le gag ou la cascade qui décoiffent, l'image qui ébouriffe.
Entre le travail du créateur de spots et l'auteur de long-
métrage, il y a le même écart qu'entre le mannequin et
l'acteur. Le premier doit séduire en un clin d'œil par
l'apparence de sa peau, par l'éclat du vêtement que son corps
met en valeur. Le second a 120 minutes pour se dénuder. Pas le
corps, mais l'âme. Le film publicitaire est une fabuleuse école
paradoxale. Elle permet de mesurer les dangers de l'addiction
aux effets de surface.
N.E. : La création dans l’audiovisuel est-elle
dépendante de la technique ?
J-J.A. : Ce sont les ingénieurs, les chimistes, les scientifiques,
qui ont été les premiers à faire bouger les lignes. En inventant
de nouvelles machines, de nouveaux outils, de nouvelles
substances, ils mettent les artistes au défi de se remettre en
question, les obligent à faire bouger l'art. Le piano forte n'a
pas été réclamé par les clavecinistes. Les impressionnistes
n'auraient pas fait les mêmes œuvres sans la provocation de
la photographie et la mise au point de la peinture en tube qui
leur permettait de sortir de l'atelier.
Le cinéma est resté étonnamment accroché à la pellicule
35mm pendant plus d'un siècle. Depuis une dizaine d'années
l'enregistrement numérique de l'image détrône enfin le
vieux procédé argentique. Les principes de l'illusion restent
rigoureusement les mêmes, mais les trucages en sont
grandement facilités. Les « VFX », les visual effects, sont
accessibles à tous à peu de frais. Ils se multiplient, envahissent
les écrans, deviennent le style nouveau.
N.E. : Le perfectionnement des effets spéciaux risque-t-il de
leur faire prendre le pas sur la création ?
J-J.A. : Il y a toujours un phénomène d’excès enthousiasme
lors de chaque arrivée d’une innovation. Dans les années 30,
après la folie du Parlant bavard, on a assisté au déferlement
du phénomène « Technicolor » : il fallait à tout prix épater
par des couleurs criardes. Ciels 100% azur, robes vermillon,
vestes jaune bouton d’or. Vingt ans plus tard, à l'apparition
de l’objectif à focale variable, c'est le délire du zoom-avant
zoom-arrière.
Aujourd'hui l'engouement pour le cinéma en relief
s'épuise déjà pour être retombé dans le travers
classique du tape-à- l'œil, au sens littéral : le public
se lasse vite de se voir lancer des objets à la figure.
Ou de voir des trains arriver en gare de La Ciotat.
Les curiosités technologiques se rangent toutes assez
rapidement sur l'étagère à outils à côté de celles qui les ont
précédées. Certaines disparaissent enfouies sous la poussière.
D'autres, comme la caméra de Louis Lumière, deviennent
des instruments classiques. Parce que les créateurs qui
s'en sont emparés ont su les domestiquer, les mettre au
service de la pensée, du sens, des émotions, de l'Art.
u
D
ossier
Images du téléfilm
Villa Marguerite
, 2008, réalisation Denis Malleval,
scénario de Jacques Santamaria d'après le roman de
Jean-Jacques Brochier, avec Luis Rego et Yolande Moreau.
Une dévote fidélité
peut être taxée de
trahison tout autant
qu'une entreprise de
dénaturation. 
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