Ete_2012 - page 10-11

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a création à la télévision est une vieille fable qui
remonte aux balbutiements de l’ORTF. On a tout dit
sur la télévision. On l’a rendue responsable de tous
les maux de la société, elle aurait décervelé des générations
de charmantes têtes blondes, elle aurait banalisé la parole
publique, elle aurait été la tête de pont d’une invasion
médiatique américaine, les programmes auraient pratiqué le
nivellement par le bas. Puisque consensus il y a, le système
du plus petit dénominateur commun aurait prévalu à tout
choix artistique et à toute ambition culturelle.
Et la création dans tout ça ?
Rappelons que la télévision est un écran qui accueille
toutes les formes d’expression. La fiction n’est rien d’autre
que du cinéma de studio classique et, en cela, l’écriture est
la même et la mise en image la même également. Là où
évidemment tout change, c’est lorsque la fiction se fait en
direct : on ne filme plus, on capte. Et là, la fiction ne peut
se faire, dans ces conditions, qu’à la télévision et nulle part
ailleurs.
Ainsi, pour que création il y ait, il faut adéquation entre
la forme et le fond, la création liée à l’innovation. De tout
temps, tout notre petit monde s’est joyeusement gargarisé
du mot « création », ce qui n’a jamais voulu dire ambition, ou
mieux encore, exigence. La « lucarne magique » nous a habi-
tués aux images de proximité, une vision pépère de la société
française ou, pire encore, une image aseptisée, faussement
égalitaire d’une « culture européenne ». Après l’invasion
américaine, nous subissons une normalité européenne et ce,
grâce à la télé réalité et ses succédanés, chantés et dansés.
Il est d’ailleurs bon de noter qu’en matière de création,
puisqu’ils voient de la création partout, l’Eurovision ne nous
permet pas de distinguer les différentes chansons tant elles
sont issues du même moule.
en quoi ces œuvres sont-elles
des créations de télévision
puisque leur forme n’est pas
de télévision ?
Ainsi, je pense que les créa-
tions de télévision doivent à la
fois démontrer une ambition
artistique et une réelle inno-
vation liée au support même, c’est-à-dire à la technique. La
technique à la télévision n’est en fait expérimentée et ne peut
progresser que grâce au sport. Les images de Tour de France
sont innovantes et la captation des matchs de football est,
chaque saison, plus performante.
Il est donc regrettable que ces innovations ne profitent pas
aux programmes de télévision en général. Il est urgent que la
télévision propose aux créateurs d’expérimenter des formes
nouvelles d’écriture par l’image, de construction du récit…
Bien évidemment, ces programmes ne peuvent pas être
diffusés en début de soirée, ils coûteront chers. Comme
pour toute innovation, ils seront provocateurs, sans doute
élitistes, fantaisistes mais comme pour toute expérience,
une génération nouvelle naîtra : des auteurs, des réalisa-
teurs, des techniciens…
Il sera heureux que la télévision crée sa propre nouvelle
génération plutôt que de l’importer du cinéma.
Que la fantaisie, l’impertinence et la provocation revien-
nent sur nos écrans.
u
Comme la télévision est le reflet de la société dans laquelle
nous vivons, notre télévision est nostalgique : nostalgique de
son histoire, de ses différents contenus. Combien d’émis-
sions en hommage à nos vieux chanteurs disparus ? Ce
n’était pas meilleur avant, non, c’était seulement mieux. Et il
est vrai qu’au temps de l’ORTF, tout était plus simple, nous
étions tous réunis sur le même lieu, les Buttes Chaumont, à
fabriquer deux chaînes. Nous ne constituions pas une seule
et grande famille, mais une communauté de tribus. Il était
facile de nous repérer, nous ne déjeunions pas ensemble.
Les ouvriers avaient leur bistro, les patrons avaient leur
pub, où ils fréquentaient les faiseurs d’émissions de variétés,
et juste en face de l’entrée principale il y avait « Chez
Yvette », un bistro où nous, créateurs, nous nous régalions de
ragougnasse, arrosée d’une excellente piquette. Nous étions
les tenants de l’écriture par l’image. Que produisions-nous ?
Des documentaires et des divertissements. Certes, nous
n’étions pas programmés à 20h30, néanmoins, nous étions
programmés et ces émissions nombrilistes, nous dirions
aujourd’hui « boboïsantes », ne pourraient en aucun cas
exister en 2012.
Nous pouvions considérer nos efforts comme des tests
de laboratoire. Nous réclamions du public et, en fait, nous
nous adressions à nos confrères. Le plus célèbre d’entre
nous était Jean-Christophe Averty, qui avait su marier intel-
ligemment le fond, la forme et un élément indispensable :
la provocation. Cet âge d’or de la création et de l’innovation
s’est arrêté avec la réforme de 74 et je vois bien peu de gens
qui aient su, ou tout simplement voulu innover, et se servir
de l’outil de télévision. Le seul qui me vient à l’esprit, c’est
Thierry Ardisson, qui a bénéficié de niches, ce qui ne retire
rien à son mérite.
Ils voient de la création partout 
Par
Gérard Jourd’hui
, producteur et réalisateur
La grille de programmes d’une chaîne de télévision
propose des spectacles divers appartenant à tous les genres.
Certains sont des surgelés, d’autres sont fabriqués pour la
seule diffusion sur les antennes de télévision. Passons sur
le surgelé, comme les films de cinéma. Pour la production
dite télévisuelle, nous avons la fiction déclinée en plusieurs
catégories : les films faits pour la télévision, qui correspon-
dent à des règles inventées par le théâtre puis par le cinéma,
la fiction de flux, anciennement appelée « sitcom », dont la
seule création est son existence même. Notons que dans le
passé, certaines fictions appelées « dramatiques » étaient
enregistrées et diffusées en direct, ce qui faisait des produits
purement télévisuels et en cela, ils étaient bien une création
de télévision.
Le documentaire, écrit et monté comme au cinéma, a pour
référence le cinéma. Ces documentaires constituaient des
compléments de programmes pour les salles. Et lorsque la
télévision en produisait dans les années 60, ils étaient « docu-
mentaires de création », pour les différencier des reportages
qui sont, eux, destinés au seul écran de télévision.
Restent les autres genres, comme le divertissement dont
la forme n’a pas changé depuis des décennies, c’est-à-dire
depuis la dernière émission de Jean-Christophe Averty. Seul
le contenu les différencie. J’en distingue deux catégories : les
hommages à nos chers disparus et les classements hypothéti-
ques des meilleurs duos, des meilleurs comiques…
Revenons maintenant sur la notion même de création à la
télévision. Si la création veut dire « ambition et qualité », nous
avons, tant dans le domaine de la fiction que celui du docu-
mentaire, des œuvres tout à fait réussies, voire marquantes,
et dont les « valeurs de production » sont incontestables. Mais
D
ossier
En quoi ces
œuvres sont-elles
des créations de
télévision puisque
leur forme n’est pas
de télévision ? 
Jean-Pierre Marielle avec Laurent Stocker, à gauche, et Roger Dumas,
à droite, dans
Mon oncle Sosthène
, scénario, adaptation et dialogues
de Gérard Jourd'hui et Jacques Santamaria, d'après Guy de Maupassant.
Un film réalisé par Gérard Jourd'hui, dans le cadre de la Collection
« Chez Maupassant - 3
e
saison », diffusée actuellement sur la
chaîne France 2. Une Production JM Productions - Gérard Jourd'hui
et Gaëlle Girre.
Photos © 2010 / Jean Pimentel / JM Productions / France Télévisions
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