Ete_2012 - page 12-13

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Nadine Eghels : Comment êtes-vous
arrivé à la télévision ?
Jacques Chancel : Je n’ai pas connu l’âge d’or de la télévi-
sion, je ne fais pas partie des pionniers. C’est au retour du
sud-est asiatique que j’ai découvert des émissions comme
Cinq colonnes à la une
, ou
La caméra explore le temps,
et
j’ai été totalement séduit car je découvrais un art nouveau,
différent du cinéma et très impliqué dans le direct. À Saïgon
j’étais correspondant pour la radio, c’est là que j’ai fait mon
apprentissage, ensuite il y eu
Radioscopie
, pas moins de 6826
émissions, enfin
Le grand échiquier
et d’autres émissions
pour la télévision. Je fais donc partie de la deuxième ou
troisième génération, mais quand j’ai découvert ce monde
j’ai été littéralement emballé.
N.E. : Quels souvenirs gardez-vous
de cette époque ?
J.C. : Mon meilleur souvenir est sans conteste la création
d’Antenne 2 avec Marcel Jullian, en 1975. Nous sommes
restés seuls tous les deux pendant huit semaines pour conce-
voir la chaîne. Après nous avons fait venir des collaborateurs
et nous étions bientôt 700 ! Le premier acte de création
était de choisir les gens qui allaient nous accompagner :
Jean-Christophe Averty, Claude Barma, Bernard Pivot
qui a abandonné la formule de
Ouvrez les guillemets
et a
inventé
Apostrophes
. Nous étions fous, à la fois brillants et
brouillons, nous avions des tonnes d’idées que nous avons
testées, éprouvées pour construire une ligne éditoriale
dans la durée. Cela passait par l’attitude des collaborateurs,
par leur savoir-faire et leur engagement plus que par des
concepts abstraits. Chaque émission existait pour elle-même
mais participait de la cohérence de la chaîne, avec des
rendez-vous et une suite logique.
N.E. : Comment avez-vous conçu
Le grand échiquier ?
J.C. : J’ai été servi par mon expérience de
Radioscopie
,
qui m’avait permis de rencontrer des personnalités aussi
différentes que Marguerite Yourcenar, Borgès, Albert
Cohen, Georges Mathieu qui vient de nous quitter, Chagall
qui est devenu un ami. Le projet du
Grand échiquier
était
avant tout de faire découvrir la musique classique à un
large public, en amenant à la télévision des orchestres de
120 musiciens et en invitant des artistes prestigieux comme
Karajan, Isaac Stern ou Rostropovitch, mais aussi de les
mettre en perspective avec un peintre, à qui je demandais
de faire les décors. Mathieu, Matta, Combaz, Chambas et
bien d’autres ont accepté avec enthousiasme ! C’était cela
la création à la télévision : impliquer des artistes plus que
des moyens techniques…, quand je vois aujourd’hui ces
studios immenses, avec des gerbes d’étoiles qui partent de
tous côtés, c’est du mauvais cinéma ! Ce qui m’intéressait,
et intéressait le public, c’est d’entendre des artistes, de
les faire dialoguer, de leur donner le temps de s’exprimer
vraiment, et pas de faire leur promotion comme c’est le
cas aujourd’hui dans toutes ces émissions de variétés qui
ne servent qu’à faire vendre des disques. J’aimais croiser
ces univers différents. L’émission était organisée autour
d’un artiste, qui choisissait ses invités, les chansons qu’il
voulait écouter, un peintre qu’il admirait, un écrivain qui
l’avait nourri. Au-delà de leur talent, ce qui me passionnait,
c’est la qualité de la rencontre humaine avec ces artistes, la
découverte de leur personnalité, leur drôlerie aussi. Je me
souviens d’Edgar Faure à qui j’avais demandé : « Quelles
sont les trois grandes voix de l’Assemblée nationale ? », et
qui m’avait répondu : « Laissez-moi quelques secondes,
je cherche les deux autres ». Ou de Brigitte Bardot qui
à ma question : « Quel a été votre plus beau jour ? » m’a
simplement dit : « Une nuit ».
N.E. : En quoi la télévision est-elle un terrain
d’expression de culture et de création artistique ?
J.C. : La création, c’est peut-être une idée, mais qui passe
par un personnage. Sans lui, pas de création. C’est une idée
qui s’incarne dans la volonté d’un individu qui la porte et s’y
consacre totalement. À la télévision, la création commence
avec la conception de la chaîne, qui doit être à la fois diver-
sifiée et cohérente. Ensuite, il est essentiel d’avoir avec les
artistes une vraie rencontre. C’était le cas pour les écrivains
d’
Apostrophes
, et l’émission est très vite devenue un rendez-
vous littéraire offert à tous, avec une audience énorme.
N.E. : Que vous reste-t-il aujourd’hui de cette
expérience exceptionnelle ?
J.C. : Un immense amour des créateurs ! J’ai une chance
dans la vie, c’est que je sais admirer. Et une qualité, la seule :
je sais écouter. Tout cela a servi à la création. J’ai toujours
pensé que cela passait par moi, mais n’était pas moi. J’étais
un passeur. Et c’est un rôle magnifique.
N.E. : Êtes-vous nostalgique de cette époque ?
J.C. : Je ne suis pas nostalgique, mais romantique.
N.E. : Pensez-vous qu’aujourd’hui
tout cela ne serait plus possible ?
J.C. : Ce serait possible s’il y avait de vrais présidents. Il faut
avoir des audaces. Ne pas refaire, inventer autre chose. Mais
aujourd’hui le diktat des audiences, la mainmise de l’état et
la dictature des finances sont tels que c’est sans doute plus
difficile. Néanmoins, il y a des expériences encourageantes,
sur le plan de la fiction ou du documentaire. Mais elles ne
sont pas intégrées dans une politique globale. Sur le plan
de la création, la télévision doit proposer des rendez-vous
qui fidélisent les téléspectateurs : nous avions
Les dossiers
de l’écran
le mardi, le jeudi
Le grand échiquier
, le vendredi
Apostrophes.
Après il y a eu
Thalassa, La marche du siècle,
Des racines et des ailes
, émissions que j’ai programmées
à 20h30 lorsque j’étais à France 3. Ainsi se sont créés des
rendez-vous, qui ont trouvé leur public. Il ne faut pas prendre
les téléspectateurs pour des idiots en les assommant avec des
émissions stupides… Aujourd’hui, on ne leur apporte pas
assez de création alors qu’ils pourraient y être sensibles.
N.E. : Il y a donc de l’espoir ?
J.C. : La télévision est un art nouveau et singulier mais tout
à fait nécessaire à la création en général. Aujourd’hui, le
meilleur peut passer par la télévision, à condition de lui faire
de la place.
u
D
ossier
La création à la télévision
Rencontre avec
Jacques Chancel
, journaliste et écrivain
Page de gauche : Patrice Laffont, Jacques Chancel et Marcel Jullian lors
des vœux des journalistes et animateurs pendant une emission télévisée
enregistrée aux Buttes Chaumont, le 27 décembre 1977.
© INA / Photo : Robert Picard
En haut, à gauche : Françoise Giroud, Bernard Pivot et Hervé Bazin sur
le plateau de l'émission
Apostrophes
, en février 1975.
© INA / Photo : Jean Pierre Leteuil
En haut, à droite : Jacques Chancel et Marcel Jullian,
le 27 décembre 1977.
© INA / Photo : Robert Picard
Ci-dessus : Jacques Chancel et Memphis Slim, au piano, pendant les
répétitions sur le plateau du
Grand échiquier
, en septembre 1973.
© INA / Photo : Robert Picard
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