Ete_2012 - page 14-15

| 15
14
|
D
ossier
l’écran comme une toile, un support visuel où pouvaient
s’exprimer les trucages les plus fous et les plus novateurs, le
tout servi par un soin maniaque apporté à la mise en scène
et au travail en studio.
Dans son versant le plus expérimental, la création fut
aussi bien représentée par le Service de la recherche, créé
par Pierre Schaeffer en 1961, dont
Les Shadoks
restent la
production la plus célèbre. Avec leur graphisme biscornu,
leur humour nonsensique et leur musique concrète
concoctée par la Groupe de recherche musicale, ces étranges
créatures déclenchèrent une véritable « bataille d’Hernani »
lors de leur mise à l’antenne, en plein mai 68 !
Ce petit âge d’or de la création à la télévi-
sion française n’eut cependant qu’un temps.
Dès 1977, Jean-Christophe Averty déplorait
dans
Apostrophes
que « ce moyen d’expres-
sion majeur, qui aurait pu devenir l’opéra du
XXI
e
siècle, a été tué dans l’œuf par la médio-
crité, le manque d’imagination, le manque
d’humour, le manque de culot » (quelques
années plus tard, il appellera même solennellement les
téléspectateurs à brûler
Dallas 
!). Il est vrai que dans le
sillage de l’éclatement de l’ORTF en 1974, les animateurs
eurent tôt fait de supplanter les réalisateurs, sur fond de
nouvelles préoccupations d’audience et d’arrivée massive de
programmes d’importation, notamment américains. La créa-
tion a-t-elle pour autant disparu de l’antenne aujourd’hui ?
Ce serait faire fi du rôle d’une chaîne comme Arte, ou
encore du renouveau actuel des séries. Mais sans doute cette
création-là est-elle généralement moins avant-gardiste, plus
modeste et diffuse, jouant avec une certaine prudence sur
des codes désormais bien établis.
Pour sa part, l’Ina est fier de contribuer à la conservation
et à la mise en valeur (sur Internet ou en DVD) des œuvres
de ces grands pionniers des années 50 et 60, pour qui le
petit écran était encore un terrain d’expérimentation quasi
vierge. Un travail de transmission aujourd’hui reconnu,
puisque Jean-Christophe Averty lui-même vient de faire de
l’Institut le dépositaire unique de l’ensemble de ses œuvres
télévisuelles et radiophoniques, assurant ainsi la pérennité
d’un art « électronique » unique en son genre.
u
Au temps
des pionniers
Par
Mathieu Gallet
, président-directeur général de l’Institut national de l’audiovisuel (Ina)
P
our les premiers grands réalisateurs de la télévision
française, le petit écran constituait un champ d’expé-
rimentation inédit, qui devait être le terreau fertile
d’une forme d’art nouvelle. Une ambition qui se traduisit
dans les années 50 et 60 par une création télévisuelle origi-
nale, parfois aux frontières de l’avant-garde.
« Il y a d’excellents pianistes qui restent pianistes toute
leur vie et ne créent jamais, mais eux le savent. Devant le
clavier de vos régies où vous jouez de la caméra un et de
la caméra trois, demandez-vous si vous êtes « pianiste »
ou Chopin. » Ainsi s’exprimait Jean d’Arcy, premier grand
directeur des programmes de la télévision française, lors
d’un stage international de réalisateurs en
1961. Comme en atteste cette exhortation, les
pionniers de cette époque ne considéraient
donc pas le petit écran comme un simple
« média », mais véritablement comme un
moyen d’expression à part entière. De la
même manière que le cinéma avait inventé
un langage nouveau, la télévision devait à
son tour trouver la voie d’une création originale. Telle est
la philosophie qui conduisit la RTF, puis l’ORTF, à confier
un rôle prépondérant à la figure du réalisateur, considéré à
la fois comme le maître d’œuvre et le responsable artistique
de son émission.
Souvent réunis sous l’étiquette un peu simplificatrice
d’« École des Buttes Chaumont », les premiers créateurs
de l’étrange lucarne allaient bien souvent, à l’instar des
grands maîtres de la Renaissance, puiser leurs sujets chez
les auteurs anciens. Nombre de « dramatiques » en direct ou
en studio mettaient ainsi en scène des classiques du théâtre
français ou international, voire même antique. Un choix qui
correspondait bien sûr à un idéal d’éducation populaire,
mais répondait aussi à un manque de moyens criant : les
œuvres étant généralement tombées dans le domaine public,
on faisait ainsi l’économie d’un scénariste ! Classiques dans
le choix de leurs textes, des œuvres telles que
Le Mariage
de Figaro
de Beaumarchais par Marcel Bluwal ou
Les Perses
d’Eschyle par Jean Prat n’en restent pas moins d’une grande
originalité formelle.
Nul n’a sans doute poussé aussi loin le désir d’une création
télévisuelle originale que Jean-Christophe Averty. Alors que
beaucoup considéraient le « direct » comme la principale
originalité de la télévision, cet apôtre du surréalisme et de
Georges Méliès à l’humour corrosif considérait que son
essence résidait en réalité dans son caractère « électro-
nique ». Qu’il réalise une adaptation d’
Ubu Roi
de Jarry,
une émission de variétés comme
Les Raisins verts
, ou la
captation d’un concert de jazz, Averty considérait d’abord
Ci-dessus : Sur le tournage de l'émission
Les raisins verts
, réalisée par
Jean-Christophe Averty, un technicien tient les fausses moustaches
d'un comédien imitant Dali. Décembre 1963.
© INA / Photo : Jacques Chevry
Ci-contre : Un gibi montre un écran où apparaît le marin shadok dans la
deuxième série
Les shadoks
, créée par Jacques Rouxel. Mai 1970.
© INA / Photo : Laszlo Ruszka
Ce petit âge d’or
de la création à la
télévision française
n’eut cependant
qu’un temps... 
1,2-3,4-5,6-7,8-9,10-11,12-13 16-17,18-19,20-21,22-23,24-25,26-27,28-29,30-31,32
Powered by FlippingBook