Ete_2012 - page 16-17

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ossier
Nadine Eghels : Comment est née Arte ?
Jérôme Clément : L’idée d’une chaîne culturelle est
ancienne, puisqu’elle remonte à l’arrivée de la gauche au
pouvoir en 1981. Néanmoins, pour diverses raisons, Arte
n’a pas été créée tout de suite, il y eut d’abord canal +. C’est
en 1986 qu’est créée la Sept, première chaîne culturelle
à vocation européenne, à l’initiative de Bernard Faivre
d’Arcier, conseiller de Laurent Fabius, alors Premier
Ministre. George Duby en assumera ensuite la présidence.
Avec la réélection de François Mitterrand en 1988, le
processus s’accélère, et c’est en 1989 que j’ai quitté le
Centre National du Cinéma pour devenir président de la
Sept. La création d’une chaîne franco-allemande à vocation
culturelle avait été décidée par François Mitterrand et
Helmut Kohl lors du sommet de Bonn en 1989, à l’époque
des grands projets européens (la mise en place de l’euro,
EADS, l’Eurocorps, etc.). Nous nous y sommes attelés,
avec Pierre-André Boutang, Pierre Chevalier, Jean-Michel
Meurice, André Harris, et bien d’autres. Arte est née en
1991, et la première émission a été diffusée en mai 1992,
voici tout juste vingt ans. Un bel anniversaire.
N. E. : Comment cette nouvelle chaîne
a-t-elle été reçue ?
J.C. : Au début nous avons essuyé les critiques virulentes
des acteurs culturels et médiatiques de l’époque (Jacques
Chancel, Bernard Pivot, Hervé Bourges… ), et de la presse.
Le
Journal du dimanche
a même titré : « Arte, la langue
de Gœbbels » ! Personne ne voulait d’une
chaîne de télévision franco-allemande à la
ligne éditoriale européenne, culturelle et
créative. Mais peu à peu, avec des idées
nouvelles et quelques audaces, nous avons
convaincu la presse et conquis le public.
N.E. : Comment s’est définie la
ligne éditoriale d’Arte ?
J.C. : Il y a eu d’abord les soirées thémati-
ques. Il s’agissait de (se) donner du temps pour aborder un
sujet, en opposition au zapping permanent, et cette attitude
a porté ses fruits puisque les « thema » d’Arte ont connu un
énorme succès. Ensuite nous nous sommes attachés, avec
Thierry Garrel, à relancer le documentaire en France, à
travers une politique audacieuse de production et de diffu-
sion. Cela a donné des œuvres mémorables comme
Massoud
l’Afghan
, de Christophe de Pontilly. Pierre-André Boutang a
créé
Metropolis
, grand magazine culturel. Avec ses « séries »,
comme
Des garçons et des filles
, Pierre Chevalier a imaginé
des « collections de fictions » qui ont lancé
nombre de jeunes talents… Ainsi est née
une « génération Arte », représentée par
Mathieu Amalric, Arnaud Desplechin,
Cedric Kahn, Cyril Collard, Pascale Ferran,
Émilie Deleuze pour ne citer qu’eux.
Parallèlement, Arte s’est engagée dans
une politique très exigeante de production
cinématographique : en vingt ans, nous
avons produit pas moins de 450 films, dont
chaque année une vingtaine furent présentés au Festival
de Cannes, avec à la clé quatre Palmes d’or (Lars von Trier,
Christian Mungiu… ). Mais Arte s’est engagée aussi dans
la production de formes nouvelles, par exemple avec Alain
Cavalier, et dans la découverte de jeunes talents, toujours
prompte à encourager de nouveaux modes d’écriture afin
de s’affranchir des contraintes de la télévision commerciale.
En ce qui concerne le spectacle vivant, Arte a développé
une politique créative, axée davantage sur la re-création
que sur la simple captation. Rappelons les réalisations
exceptionnelles de Patrice Chéreau, de Luc Bondy, d’Hugo
Santiago, d’Ariane Mnouchkine ou de Benoît Jacquot,
ré-inventant leur mise en scène pour la caméra. La musique
n’était pas en reste, avec les « leçons de musique » réalisées
avec le concours de l’immense Daniel Barenboim, ou avec
les émissions de Bruno Monsaingeon sur le travail des musi-
ciens (Glenn Gould, Sokolov et surtout Richter, magistral).
Pour la peinture, Alain Jaubert et sa collection de cinquante
émissions « Palette » ont révolutionné l’approche des œuvres
d’art par un large public. Dans le domaine historique, enfin,
Marc Ferro a mené une remarquable entreprise de compa-
raison des archives de la guerre 39-45 à travers les actualités
Arte, une chaîne
culturelle européenne
Rencontre avec
Jérôme Clément
, Président d’Arte de 1991 à 2011
cinématographiques de l’époque en France, en Allemagne,
en Angleterre et en Russie. Cette relecture de notre histoire
contemporaine a entraîné un travail de fond sur le plan
européen. Toutes ces initiatives ont permis de tisser à travers
toute l’Europe, et surtout avec l’Allemagne, un réseau de
cinéastes de fiction et de documentaristes. Ainsi, Arte a été
étroitement associée au renouveau du cinéma allemand
avec la production de films comme
Good bye Lenin, La vie
des autres, L’autre côté
…, soutenant activement l’École de
Berlin représentée par Cristian Petzold ou Fatih Akin.
N.E. : Depuis, la réception de la
chaîne a certes évolué…
J.C. : Oui, et quelques audaces, comme la diffusion du
Décalogue
de Kieslowski en prime time, ont achevé de
convaincre la presse. Et le public qui nous a suivis, et en a
redemandé ! Notre niveau d’exigence a été perçu par tous,
et la chaîne a acquis une reconnaissance qui depuis ne s’est
pas démentie.
N.E. : Comment envisagez-vous l’avenir pour
la télévision culturelle ?
J.C. : Deux points me semblent fondamentaux. Certes, il
ne faut pas rater le virage du numérique. Dès l’an 2000,
Arte s’est lancée dans ce mouvement, avec peu de moyens
mais avec une équipe très déterminée. Mais surtout, il faut
maintenir cette ligne éditoriale à vocation européenne.
Arte symbolise un enjeu historique dans le dialogue franco-
allemand, et il est capital de conserver cette proximité
aujourd’hui menacée par un environnement global. En
effet, le dialogue entre les nations passe aussi, et peut-être
surtout, par la culture ! Plus que jamais, il est essentiel de
maintenir une ligne éditoriale créative et exigeante. Ce sont
les contenus qui importent, et les rapports qui s’établissent
avec les créateurs, au service d’une cause européenne. Au
départ, Arte était une utopie, portée par des visionnaires…
Vingt ans après, preuve est faite que l’on peut agir sur le
réel, mettre la télévision au service de la création. Arte,
c’est une aventure exceptionnelle ; il ne faut pas la laisser se
perdre dans les difficultés que traverse l’Europe aujourd’hui.
Et ne pas oublier l’essentiel : les contenus.
u
Personne ne
voulait d’une chaîne
de télévision franco-
allemande à la ligne
éditoriale européenne,
culturelle et
créative... 
En haut : Ulrich Mühe dans le rôle de l'agent de la Stasi
Gerd Wiesler dans
La vie des autres
, réalisé par
Florian Henckel von Donnersmarck, 2007.
Photo : Hagen Keller
À droite : Captation de la pièce
Le dernier Caravansérail
,
mise en scène d'Ariane Mnouchkine, diffusé sur Arte en juillet 2008.
Photo : Michèle Laurent
Au centre : Extrait du documentaire
Massoud l’Afghan
,
de Christophe de Pontilly, diffusé sur Arte en 1998,
qui dresse le portrait du Commandant Massoud en filmant
sa lutte contre les Talibans.
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