Ete_2013 - page 22-23

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L
e signe est emblématique
de la démarche picturale
du peintre Olivier Debré. Il incarne sa peinture en
tant que révélation de soi-même à l’autre. Dans le
monde des signes qu’il partage avec les peintres de sa géné-
ration, ce que Debré appelle le signe
sourire
est pour lui la
première écriture, le symbole de la communi-
cation immédiate et de la pensée elle-même,
la projection de soi dans une abstraction qu’il
qualifie de
fervente.
L’émergence du signe,
dans son œuvre, en tant qu’écriture, s’impose
à Olivier Debré à la fin de la guerre, comme
l’unique réponse à l’impossibilité dans laquelle
il est de représenter le monde qui a sombré
dans la barbarie. Le signe porte la schémati-
sation du réel et la formulation de l’irréel. Le premier des
signes, le sourire, qui avait déjà passionné Léonard de Vinci,
permet l’invention d’un monde nouveau. Il devient peinture,
sculpture, architecture.
D
ossier
Lorsque Olivier Debré propose à Brigitte Lefèvre,
directrice de la Danse à l’Opéra de Paris, de faire un
ballet autour du sourire, il rêve de donner vie à ses signes
d’espace, de prolonger son geste hors de la toile. La danse
permettra la transposition de la symbolique abstraite
de la peinture dans l’espace temps, conquis
par le peintre. Puisque le temps est drainé
par le geste dans la couleur, que la peinture
n’est que du temps devenu espace, ce qui est
contenu dans les toiles se développera dans
les rythmes inventés de la chorégraphie pour
leur donner leur juste expression et toute leur
ampleur. Dans cet accord de la peinture avec
la danse, il sait pouvoir réaliser une fusion
avec l’univers. Convaincu que « le geste retrouve à l’atelier
le souffle originel et s’ajuste à l’émotion en parfait accord
avec le signe », Debré attend de ses toiles qu’elles se
transposent dans les rythmes inventés de la chorégraphie
et que la couleur s’anime du corps des danseurs vêtus de
costumes de couleurs évoluant dans des décors mobiles,
chacun créant l’espace par leurs déplacements.
L’étape suivante est franchie avec sa rencontre de la
danseuse et chorégraphe Carolyn Carlson. L’osmose entre
eux deux est totale, grâce à une complicité élective qui a
permis la réussite d’une création d’art total avec la musique
du compositeur René Aubry. L’intelligence créative et
sensible du peintre ne cède à aucun moment sur sa vision,
transposée par l’intuition de la chorégraphe. Imaginant, à
partir des toiles de Debré, des relations entre les êtres sur
les thèmes de la séduction, de l’amour, de la vie, de la nais-
sance et de la réincarnation, elle intègre le sourire par un
mouvement des mains qui reviennent comme un leitmotiv
«
Signes
 »
Carolyn Carlson & Olivier Debré
Ballet créé à l’Opéra Bastille en 1997
Par
Lydia Harambourg
, historienne critique d’art, correspondant de l’Académie des Beaux-Arts
dans le ballet. Il se développe à partir des mouvements de
danse, tels les glissements du pinceau sur la toile qui garde
les empreintes, les signes et les couleurs porteurs par leur
seule présence de leur signification.
Conçu pour vingt-trois danseurs du ballet de l’Opéra
national de Paris, dont les étoiles Marie-Claude Pietragalla
et Kader Belarbi, héros d’un rêve mystérieux, le ballet
s’articule autour de sept tableaux chorégraphiés avec
les entrées et les sorties coulissantes des toiles. Ces sept
séquences, inspirées par les voyages de Debré, invitent
le spectateur à se promener dans différents lieux du
monde qui sont en même temps des lieux différents de
la sensibilité et de la poésie. Il s’agit juste d’impressions,
d’images fugaces, de
signes
. Le ballet s’ouvre sur le
Signe
du
sourire
, le flash qu’Olivier Debré eut en songeant au
sourire de la Joconde. Pour le deuxième tableau, le calme
des bords de
Loire du matin 
coulant au pied de la propriété
familiale. Orange. Une monochromie spatiale à laquelle
répond la lente ondulation des danseurs glissant sous le
soleil levant encore rouge. Signes et couleurs décrivent
la réalité et transmettent l’émotion. Les mouvements se
meuvent à leur tour en signes d’espace
. Les Monts de
Guilin
nous transportent dans un rêve. Des espaces de
paysages bleuis, rendus à la transparence par des jus et
moulantes qui épousent le corps et s’ajustent au rythme
des couleurs, de vastes manteaux à col officier. Les pieds
nus effleurant le sol recouvert d’un lino rose, les danseurs
évoluent sans bruit dans la fluidité harmonieusement
cadencée des bras, voyageurs du monde hors du temps et
de l’espace. Ils revivent l’expérience du peintre qui affirme
être
dans
et non
face à la peinture.
Il s’agit avant tout de traduire l’émotion, « le lieu de
l’émotion étant la couleur elle-même ». Avec le sixième
tableau,
Les couleurs de Maduraï,
Olivier Debré exprime
avec lyrisme la sensualité, la force de la passion de l’Inde.
Une joie délirante, reprise par la chorégraphie, plus exté-
riorisée. À l’image de la jouissance dans la violence du
monde succèdent, dans le dernier tableau, les signes noirs
qui symbolisent la nature spirituelle de l’homme. Cette
Victoire des signes 
se traduit dans une abstraction de
l’être. Un défilé final en manteaux noirs à bandes blanches
pour les hommes et les femmes en blanc à bandes noires.
« L’espoir de la signification des signes de la transposition
de l’homme dans sa symbolique abstraite ».
Depuis sa création le 26 mai 1997, le ballet a été
programmé quatre fois avant sa reprise en juin 2013. Il a
rencontré un immense succès lors d’une tournée du ballet
de l’Opéra de Paris au Japon. Pour Brigitte Lefèvre,
Signes
est un ballet rare et un ballet culte.
u
des coulures pour une sensation d’irréalité. L’évanescence
des mouvements souples capte l’énergie de l’espace.
La chorégraphie renvoie à la dynamique du geste du
peintre : resserré, élargi, immédiat, et toujours maîtrisé.
Le quatrième tableau, 
Les moines de la Baltique
, ballet
écrit pour les hommes, rouge et noir, est une flamme
dévorante, dans un espace qui vit des pulsions de la force
mystique de l’Occident nordique. Dans un enchaînement
fait d’extase,
L’esprit du bleu
, couleur de l’âme, est comme
un fleuve. Coulée de son art. Transparence et tranquillité
sont exprimées par un duo. Par une compréhension fusion-
nelle, le ballet s’enrichit de recherches chorégraphiques et
musicales en étroite relation avec les peintures d’Olivier
Debré qui a aussi dessiné les costumes. Des tuniques
Signes
Chorégraphie (1997) de Carolyn Carlson,
décors et costumes d'Olivier Debré,
musique originale de René Aubry
Reprise par le Ballet de l'Opéra de Paris,
du 3 au 15 juillet 2013
En haut : réalisation des décors d'Olivier Debré dans les ateliers
de l'Opéra Bastille, en avril 1997.
Photo © Christian Leiber
Page de droite : vues des représentations de 1997 du spectacle
chorégraphié par Carolyn Carlson sur la musique de René Aubry.
Photo DR
Dans cet accord
de la peinture avec
la danse, il sait
pouvoir réaliser
une fusion avec
l’univers. 
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