Ete_2013 - page 26-27

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Peut-on s’enorgueillir d’avoir saisi « la fée occasion »
(Jankélévitch) pour introduire l’œuvre de ce grand adepte
du hasard ?
« Désaveuglement » n’est pas désaveu de ce que nous
sommes mais « désourcillement », sommation à ne pas
sommeiller, à ne pas nous laisser recouvrir par les vagues
d’une danse académique qui n’est pas la nôtre. Les éblouis-
sements nous révèlent à nous-mêmes et nous montrent
combien nos chemins ne sont pas éloignés les uns des
autres, les routes ne sont pas parallèles, elles se croisent
et s’entrecroisent, enfants que nous sommes d’une même
famille aux multiples branches.
Une grande jeune femme
venue d’Amérique dira un
jour qu’elle est née deux fois à la danse d’Europe, par son
maître Alwin Nikolais, élève de l’Allemande Hanya Holm
qui a fait souche aux États-Unis des enseignements de
l’Allemande Mary Wigman, et par son arrivée en France où
elle va créer une petite famille et entreprendre une carrière
qui n’est pas près de finir – Carolyn Carlson.
Cette danse, son esprit et son sens profond, après ses
allers et retours des deux rives de l’Atlantique nous revient
encore en force, tout d’abord d’Allemagne même avec
le
trio des trois cousines
(Reinhild Hoffmann, Susanne
Linke, Pina Bausch), issu de la Folkwangschule d’Essen
qui perpétue le travail de Kurt Jooss, créateur d’une des
œuvres de danse les plus jouées de par le monde
La table
verte
. Pina, la plus célèbre des trois nous abreuve au fil
des ans de ses gigantesques pièces, portées au plus haut
par de prestigieux danseurs qu’elle se plaît à faire défiler
à la queue leu-leu comme des enfants porteurs de gestes
merveilleusement cocasses dans leur quotidienneté, tandis
qu’elle nous laisse elle-même le souvenir impérissable de
son interprétation de
café Müller
.
Puis, par delà d’autres océans et poussée par d’autres
vents, elle va revenir plus tard sous la peau satinée d’un
homme de chair
à la nudité radicale comme peut l’être
la féminité de l’Onagata. On découvre cette créature dans
sa mystérieuse « ténébrosité » émergeant de terre dans
les bas-fonds du Musée des Arts Décoratifs où le Festival
d’automne grand pourvoyeur d’éblouissements a inventé
« MA Espace-Temps du Japon ». C’est le premier apôtre
d’une danse dont on apprendra qu’elle ne renie pas le corps
de la danse germanique non plus que l’esprit de quelques
grands auteurs français, ceux du Grand Jeu, Antonin Artaud,
Jean Genet... C’est dire les connivences à nos propres
origines. Cette danse qui prend le nom générique de Butoh
va nous offrir une constellation de créateurs parmi lesquels
un
merveilleux jeune vieillard
, Kazuo Ohno dont on
va goûter la saveur des gestes improbables alliant grande
profondeur et kitsch délirant, qui va faire le tour du monde
avec un solo inspiré par la grande danseuse espagnole
d’avant guerre, Argentina.
rendre justice à des éblouissements plus modestes. Le
studio n’est pas un lieu d’école ni de patrimoine. C’est un
lieu de
studiosité
, où se font des éblouissements et des
désaveuglements essentiels, c’est là que se joue une belle
part de l’histoire. Il faut rendre grâce à ceux qui œuvrent
à ce niveau, où ne comptent pas seulement les retombées
médiatiques mais les lents surgissements, où la pédagogie
sous-jacente ne cache pas ses emprunts, ses échanges, et
contribue à féconder la danse en recherche.
Un aveuglement dont nous nous sommes de tout temps
dépris, c’est celui de la tentation de « faire école » qui
s’agrippe à tous ceux qui ont à transmettre s’ils ne sont
pas vigilants à ce que rien ne se fige, auquel s’ajoute celui
du répertoire, son pendant sur le plan de la création, qui
tente à forger des œuvres pérennes immuables. Le
terreau
français est celui d’une danse en perpétuelle mutation,
ainsi accueille t-il après la rencontre des grandes figures
classiques de la modern dance, les inventeurs de la post
modern, dont Anna Halprin,
la fée californienne
citée à
l’orée de ce texte, est la figure emblématique.
Aucune des rencontres dont nous faisons ici la relation n’a
généré de filiation, mais se sont profilés des
reliements
, des
travaux qui cohabitent, s’engendrant et se fertilisant les uns
les autres, sans appropriation perverse. Il y a dans la danse
contemporaine en France une force d’autodidactisme qui la
préserve de tout aveuglement ou allégeance à quelconque
servitude. Toujours elle revient à elle, dans les espaces
poétiques qui lui sont propres.
u
1) Michel Caserta, danseur, pédagogue, créateur de la Biennale Nationale
du Val de Marne.
2) Anna Halprin, danseuse, chorégraphe, grande inspiratrice de la post-
modern dance américaine.
3) Jean Weidt danse en France depuis son exil d’Allemagne au début des
années 30 jusqu’à son retour à Berlin à la fin des années 40.
Ceci n’est pas un répertoire exhaustif mais une sorte de témoignage
sur ce que Laurence Louppe appelle
« un des phénomènes artistiques
majeurs du XX
e
Siècle » et dont elle dit : « Ce phénomène a pris une
ampleur considérable, au point de figurer parmi les grandes mutations
culturelles de l’époque contemporaine »
(In
Poétique de la danse
contemporaine
, Contredanse, Bruxelles, 1997). Ce mouvement date du
début du siècle dernier, nous le prenons à son mi-temps, sa revenue après
le seconde guerre mondiale.
Les références contenues dans ce texte ne sont pas à tenir comme preuves
irréfutables. Pas forcément justes au sens d’une histoire scientifique, elles
sont plutôt de l’ordre d’une mémoire subjective. Le « nous » employé c’est
le duo que nous formons Françoise Dupuy et moi-même, ce sont aussi nos
compagnons de route tout au long du voyage.
Ce qui est relaté n’a pas trouvé d’accompagnement théorique et critique
dans le cours de son accomplissement, nous en sommes parmi les derniers
témoins.
Les « concepts » utilisés dans le texte sont le
reliement
, le
terreau
, la
dansée
, et la
studiosité
tous analysés brièvement par Laurence Louppe
dans la préface à
Marsyas, écrits pour la danse
(Images en manœuvre
Éditions / Le Mas de la Danse, 2007).
Maurice Béjart,
une vie pour
la danse
La chorégraphie est entrée à l’Académie des
Beaux-Arts avec Maurice Béjart (1927-2007), dans
la section des Membres libres, le 1
er
juin 1994.
Fils d’un grand philosophe, Gaston Berger, il est né
à Marseille en 1927 et y vit son adolescence. Après
des études classiques, il traite de métaphysique
et d’esthétique à la Faculté des Lettres d’Aix-en-
Provence, tenté alors par la danse.
Il en étudie les techniques à l’International ballet
de Londres où il interprète de grands rôles, puis à
Stockholm, dans la Compagnie de Birgit Cullberg.
Il s’y immerge dans la musique contemporaine.
À vingt-trois ans, il conçoit sa première
chorégraphie avec
L’Oiseau de feu
de Stravinsky.
À Paris, il fonde en 1950 sa compagnie, le « Ballet
de l’Étoile », devenue bientôt le « Ballet Théâtre de
Paris » qui groupe seize danseurs. La compagnie
subsiste à Paris entre 1954 et 1960, sans aucune
aide des pouvoirs publics ou financement privé :
une gageure.
Invité en 1960 au Théâtre de la Monnaie de
Bruxelles par le directeur Maurice Huisman,
il commence la grande aventure du Ballet du XX
e
siècle où, pendant un quart de siècle, il crée un
répertoire prestigieux qu’il mène à travers le
monde, intégrant le ballet au Festival d’Avignon à
l’appel de Jean Vilar.
En 1987, il passe en Suisse et y installe le Béjart
Ballet de Lausanne.
« Je suis chorégraphe, se plaisait-il à dire.
Le chorégraphe n’est pas le maître de la danse,
mais son premier serviteur ».
Paul-Louis Mignon
, correspondant de
l'Académie des Beaux-Arts
Illustration : Maurice Béjart en répétition à Arles,
en 1982.
Photo © Lucien Clergue
D
ossier
Ce ne sont ici évoquées que de grandes figures mais il
faudrait y ajouter tous ceux qui ont passé les ponts d’une
rive à l’autre parfois en gloire et pour certains en catimini,
ce qui n’a pas empêché leur notable contribution, loin de
là, à la fertilisation du
terreau
. Des grandes figures dont
les éblouissements ont marqué les esprits sur l’instant, il
convient sans en renier l’importance de la modérer pour
Ci-dessous : le Mas de la danse, créé en 1996 par Dominique et Françoise
Dupuy à Fontvieille, dans les Bouches-du-Rhône, est un lieu de résidence
pour chorégraphes abritant également des rencontres et colloques ouverts
au grand public.
Photo © Lucien Clergue
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