Ete_2013 - page 6-7

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Au plus près des sens,
au plus
près du rythme intérieur
Par
Brigitte Terziev
, membre de la section de Sculpture
D
ossier
S
ans vouloir faire un historique exhaustif de la danse
moderne et contemporaine, il serait intéressant d’en
parcourir les grandes lignes pour tenter de com-
prendre ce que cet art nous apporte en profondeur.
Corps nus ou délibérément cachés par le costume, bustes
cambrés dans un élan vers l’ouverture des formes, ou ne lais-
sant voir du danseur que les jambes et le rythme de ses pas,
c’est par la danse que l’on a pu comprendre chez les peuples
anciens le rôle et l’intérêt que jouait le corps dans l’esprit
d’une culture. Les grands mouvements philosophiques et
artistiques du monde moderne et surtout occidental ont
rendu cette notion moins visible mais toujours présente dans
l’inconscient collectif.
Pendant plusieurs siècles la danse classique, venue de
France, a influencé toute l’Europe ; la prouesse tech-
nique de cette danse élégante et décorative
avait l’avantage de ne pas considérer le corps
comme élément sensuel, perturbateur de
la morale bourgeoise ; sa grande sophistica-
tion technique a permis d’en faire une école
enseignée dans le monde entier encore de nos
jours et cela malgré une esthétique d’un autre
temps. Plus tard Maurice Béjart et bien d’autres sauront très
bien en changer l’esprit tout en gardant la technique de cet
excellent travail du corps.
Auparavant, en 1900, faisant front à la danse classique,
Isadora Duncan, une jeune Américaine, arrive à Paris.
Pulpeuse, corset ouvert et pieds nus, elle évolue dans
l’espace des matinées mondaines, offrant ses formes et les
mouvements de sa danse, comme une prêtresse antique un
hymne à la joie de vivre. Les artistes s’en inspirent, comme
Antoine Bourdelle pour la commande du bas-relief du
Théâtre des Champs-Élysées.
Déjà au début du siècle dernier, les artistes, poètes,
plasticiens, philosophes, ont apporté une vision nouvelle du
rapport au corps. En Allemagne, l’architecte érudit Rudolph
Von Laban développe une méthode de respiration ; pour lui
tout mouvement vient par cette impulsion première. Tout
n’est-il pas mouvement dans l’espace cosmique, élaborant
ainsi l’architecture intrinsèque de l’univers ? Quelle est
la portée du geste face à l’abstraction du vide que l’on
nomme espace, où se trouve le lien harmonique entre les
deux ? R.V. Laban y conçoit une réponse platonicienne. Il
analyse la finalité du mouvement en imaginant une ligne
géométrique entre le danseur et les trois dimensions qui
entourent l’espace de son corps ; ainsi il fait correspondre
une légitimité sensorielle et mentale à ces composants. Le
danseur obtient par son geste une géométrie de l’espace
qui lui est propre ; l’un dépend de l’autre, en quelque sorte.
La découverte d’un espace créé par la pulsion du corps.
Cette méthode permet un libre accès aux émotions fortes
et singulières. Cela ouvre la voie vers une multitude de
possibilités créatrices.
Ce n’est pas un lieu clos. La démarche reste singulière
et chaque expression du corps et de l’esprit engage dans
l’espace un autre corps matriciel. Ce concept influence les
chercheurs au-delà même de la création chorégraphique.
L’expressionnisme allemand se développera par cette
forme de danse et de grands artistes tels que Mary Wigman
et Kurt Joss donneront à l’art de la danse une dimension
théâtrale. Ainsi, plus tard, vers la fin du XX
e
siècle l’élève
Pina Bausch, sortie de ce « chaudron », développera d’une
façon très personnelle la création d’un ballet
qui décrit un monde d’avant-guerre mais avec
une telle acuité qu’elle dépasse les généra-
tions. En 1920 ce théâtre où seul le corps est
acteur montra l’impensable à cette époque : la
transe et l’anthropomorphisme.
Regardons à la même époque en Russie
où pourtant la danse classique était si magnifiquement
représentée. Cela n’avait pas empêché Serge Diaghilev de
prendre le large avec ses « ballets russes » et de s’expatrier
vers la France. Il demande à Igor Stravinsky de composer
Le sacre du printemps
. Le rite, la transe, les rythmes venus
d’Afrique et du jazz. Même le ballet avait peine à suivre une
telle explosion... C’est plus tard, habitués à ces cadences
violentes et sensuelles que Maurice Béjart et Pina Bausch
ont fait symbiose avec ce monde souterrain et ont pu
apporter la densité chorégraphique à cette musique qui n’a
pas pris une ride même à notre époque.
En France, c’est avec Dominique et Françoise Dupuy
que l’héritage de l’expressionnisme allemand a fait écho.
Pionniers dans notre pays, dès les années 50, avec leur talent
personnel ils ont apporté une vision nouvelle de la danse,
créant des ateliers de recherche et formant de nouveaux
chorégraphes.
Aux États-Unis, la danse américaine prend ses marques.
C’est l’explosion de la danse contemporaine. Mais tous, aussi
bien Marta Graham, Alwin Nicolais, Merce Cunningham
et par filiation Carolyn Carlson pour ne citer qu’eux, ont
été au départ des disciples de l’école allemande. Bien sûr
chacun d’eux a apporté un monde d'une grande originalité :
Marta Graham pour son style dépouillé et théâtral comme
☛ 
Le danseur
obtient par son geste
une géométrie de
l’espace qui lui est
propre. 
Hip-hop Dance.
Photo DR
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