Ete_2013 - page 8-9

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la tragédie grecque. Alwin Nicolais pour son sens ludique
d’un spectacle où l’émotion humaine est mise au second
plan, au profit de tout élément surréaliste créant de la vie.
Pour Merce Cunningham aussi l’émotion est remplacée par
l’intérêt qu’il porte à l’abstraction des mouvements, plus
importante que l’énergie du danseur lui-même.
Il réinvente aussi l’espace, notion ici bien diffé-
rente de celle de R.V. Laban. Carolyn Carlson
très bonne pédagogue, plus individuelle, plus
danseuse que chorégraphe, se caractérise par
des solos d’une grande poésie aux influences
multiples. Tous ces chorégraphes de la moder-
nité se caractérisent par l’autonomie de leur danse par
rapport à la musique proposée, tout en exigeant des compo-
siteurs beaucoup d’inventivité. Par exemple : John Cage qui
a travaillé longtemps avec Cunningham ou, en France, Pierre
Henry avec Maurice Béjart.
Au début du XX
e
siècle, c’est le poète Apollinaire qui
présente des statuettes africaines et océaniennes à Breton,
Braque, Picasso et à tous les surréalistes du moment. La
réaction est immédiate. Cela devient vite une manne, un
couloir qui trace le chemin vers les entrailles du corps
psychique. Les formes se libèrent et cherchent dans la forêt
métaphorique l’ouverture à des états inconnus. L’ethnologue
Jean Rouch présente en 1955 au Musée de l’Homme un
documentaire dérangeant, même pour les
scientifiques :
Les maîtres fous
. Lors d’une
cérémonie secrète dans la brousse, les prota-
gonistes font revivre psychiquement dans
leur corps une personnalité de leur choix. En
groupe, mais seuls dans leur transe, par la
puissance de leur folie contrôlée, ils réveillent
la chimère qu’ils ont introduite en eux-mêmes pour proba-
blement l’expurger. La gestuelle et les déambulations dans
l’espace créent une sorte de danse, un théâtre de la cruauté
comme l’aurait signifié Antonin Artaud. Et on en comprend
la densité créative et poétique, vue d’une autre rive... Pour
les artistes de cette époque, une certaine censure se levait et
une vision beaucoup plus profonde et encore non exploitée
de l’expression par le corps s’ouvrait devant eux.
Au XVI
e
siècle, le nu enfin accepté comme grâce céleste
a permis la renaissance des arts plastiques, sous condition
bien sûr que cela soit d’influence biblique ou allégorique et
donc loin du commun des mortels ; pour la danse, il fallut
encore quatre siècles, pour faire admettre beaucoup plus
que la nudité. Mi-homme mi-diable, mi-animal mi-dieu...
La révolution était de taille en Occident : faire accepter, à
l’intérieur de l’écorce charnelle, la rencontre avec l’individu,
lui-même imprégné par les multiples aspirations de son
inconscient. La danse, devenant l’ambassadrice éclairée du
corps, pouvait enfin exprimer avec art les aspects viscéraux
et psychiques qui font toute la complexité de l’être humain.
Au Japon, les grands événements déclenchent de
nouvelles formes, et comme dans toute grande souffrance,
l’art est une réponse de choix. Ainsi les bombes jetées à
Hiroshima et à Nagasaki déclenchent un nouveau mouve-
ment artistique qui fait face à ce malheur : le Buto. Des
êtres fantomatiques chauves tout blancs errent sur la scène
comme les irradiés de la guerre. Malgré la puissance du
drame on peut reconnaître le sens du rite, du cérémonial
si développé dans leur culture. La transposition théâtrale
du corps glorieux ouvre au drame une beauté subtile. Quel
merveilleux pied de nez à la laideur de la guerre !
Il existe une autre danse qui illustre d’une manière diffé-
rente cette notion de cérémonial, de rite et de théâtralité :
le tango. D’origine populaire, née dans les bas-fonds de
Buenos-Aires, elle s’est prodigieusement sophistiquée au fil
du temps. Elle exige une concentration seigneuriale proche
des arts martiaux ; ses pas sont complexes, d’une richesse
infinie et requièrent un équilibre subtil entre les deux
partenaires de force égale.
Il fut un temps dans les années 60 où certains danseurs
puristes se prétendaient chorégraphes. Ils présentaient des
exécutants tous en maillot noir dans un espace sans décor
évoluant pour une danse sans narration et quelquefois sans
musique. Le public était-il vraiment nécessaire ?
Maintenant on pourrait parler de renaissance car à l’heure
actuelle, aussi bien aux États-Unis qu’en Europe, la danse
contemporaine s’est enrichie des arts de la rue, du hip-hop,
du cirque, des danses sud-américaines et africaines, comme
des gestes du quotidien, le « tout fait corps » en quelque
sorte. Mais surtout on a retrouvé le sens du spectacle. Le
théâtre par la danse. La transposition des émotions où le
public en syntonie avec les danseurs introduit son propre
corps dans un jeu ludique ou dramatique. La fiction permet
cela. L’imaginaire collectif crée le lien pour un événement
singulier sur la scène.
De grands chorégraphes européens tels que Maguy
Marin, Josef Nadj, ou Precilja et bien d’autres suivent ce
chemin. Pour eux, comme pour Jan Fabre et Alain Platel,
un sujet littéraire peut servir de base à ce processus ; ainsi,
le magnétisme de la pensée amplifie la densité plastique du
spectacle sans mot. L’invisible, en quelque sorte, apporte à
la réalité brutale de la performance sur scène le charme du
secret. D’autres grands danseurs comme Blanca Li ou des
metteurs en scène comme Philippe Genty savent mêler les
sortilèges de l’enfance et le drame de la condition humaine
dans un pur enchantement.
La force de la danse est de posséder pour matière
première cette usine fragile, émouvante, sensuelle, et lieu
de tous les tabous qui est le corps humain. Le souffle, dont
l’énergie propulse le mouvement vers l’extérieur du corps ;
ce même mouvement se fond dans le choix du rythme. Ce
fameux rythme, dont la portée créative en est l’élément
majeur, rend à la danse toute sa raison d’être et sa beauté.
u
D
ossier
Dirigé par la chorégraphe, danseuse et pédagogue Carolyn
Carlson, l’Atelier de Paris est un lieu unique à Paris dédié
à la danse et consacré depuis près de 15 ans à la création,
à la recherche et à la formation. Grâce à la reprise et à
la rénovation du Théâtre du Chaudron en 2011, il dispose
désormais de 1000 m2 d’espaces (studio et théâtre) sur le site
exceptionnel de la Cartoucherie. Plaçant la transmission au
coeur de son projet artistique et pédagogique, l’Atelier de Paris
rassemble professionnels et publics dans un même esprit de
partage et d’échange autour d’un programme international de
masterclasses professionnelles unique en France.
Chaque année plus de 300 artistes professionnels suivent
les masterclasses dispensés par les artistes parmi les plus
importants de la scène internationale. Masterclasses, ateliers
de création, Summer Lab...conjuguent transmission et
recherche dans une démarche innovante en constante relation
avec les autres disciplines et en lien avec l’actualité artistique.
Parallèlement à sa mission première de formation, l’Atelier de
Paris soutient les artistes dans la réalisation de leurs projets
(résidences) et développe un dispositif d’accompagnement
sur mesure en fonction des besoins des compagnies. Il est
composé de l’accompagnement technique et financier, et de la
diffusion des projets soit au sein de la saison lors de rendez-
vous réguliers (ateliers de pratique, open studio, journées en
Compagnie, week-ends Immersions...), soit au sein du Festival
« June Events », véritable temps fort de programmation.
Créé en 2004 sur un rythme biennal, puis annualisé en 2010,
le Festival June Events se déploie en juin à la Cartoucherie
et pour la première fois en 2013 sur les Berges de Seine.
Chaque année le festival invite le public à découvrir une
centaine d’artistes à travers une sélection de spectacles et de
compagnies présentés la plupart du temps pour la première
fois à Paris. Premier des rendez-vous festivaliers, June Events
marque le début de l’été dans une ambiance conviviale et
propice aux échanges.
Photo © Éric Lebrun
L’Atelier de Paris
Carolyn Carlson 
Un lieu unique dédié à la création
artistique et à la transmission
En haut : vue extraite du documentaire ethnographique
Les Maîtres
fous
, réalisé par Jean Rouch en 1955, illustrant les pratiques rituelles de
la secte religieuse Hauka (Ghana).
La gestuelle et
les déambulations
dans l’espace
créent une sorte de
danse. 
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