Ete_2013 - page 10-11

10
|
| 11
Nadine Eghels : Vous avez passé vingt ans à la direction
du Ballet de l’Opéra de Paris. Quelles sont les lignes
de force de votre travail durant ces années, quels
projets vous ont particulièrement tenu à cœur, quelles
innovations avez-vous voulu apporter ?
Brigitte Lefèvre : C’est tout ce que j’avais fait paradoxale-
ment avant de retourner à l’Opéra de Paris qui a déterminé
mon projet en y arrivant. J’ai fait toutes mes classes à l’Opéra,
je suis entrée dans le corps de ballet, et très vite j’ai vu
comment à cette époque-là, quelles que soient les qualités
et la force de l’institution, celle-ci pouvait générer des
limites. J’y ai fait de belles rencontres tant du côté de mes
Maîtres, que des chorégraphies que j’ai pu interpréter,
pourtant j’ai souhaité, avec Jacques Garnier, partir afin de
créer de nouveaux projets, de permettre les rencontres avec
des publics différents. Nous avons conçu de nombreuses
chorégraphies, bourlingué sur les routes de France, mais
aussi eu la chance de pouvoir présenter notre travail avec
des tournées prestigieuses par exemple à New York ou au
Japon, invité des chorégraphes très différents, de Maurice
Béjart qui a été très bienveillant et de bon conseil lorsque
nous lui avons dit que nous souhaitions créer notre propre
Compagnie, et aussi Merce Cunningham qui nous a permis
N.E. : Quel rapport au public avez-vous
voulu instaurer ?
B.L. : J’ai tenté de proposer au public la tradition qui nous
a été transmise avec exigence, mais aussi de constituer un
véritable répertoire contemporain. Créer des œuvres mais
aussi les faire revivre plusieurs fois et qu’elles soient encore
inscrites dans le répertoire XXI
e
siècle. Cette volonté a guidé
mon action tout au long de ces vingt années. Considérer le
futur sans oublier le passé..
N.E. : Comment le Ballet de l’Opéra de Paris se
situe-t-il dans le paysage de la danse
contemporaine européenne, mondiale ?
B.L. : Je pense que cette compagnie est assez exemplaire
avec ses 154 danseurs comprenant les Étoiles de la
Compagnie. Une des rares à avoir un répertoire aussi ouvert
tout en étant attachée à sa propre tradition. Nous sommes
allés récemment à New York, qui est un haut lieu de la danse
et de l’art contemporains, avec trois programmes. Nous avons
présenté
Giselle
, le ballet romantique français par excellence,
puis lors d’un autre programme, le
Boléro
de Ravel par,
cette fois, Maurice Béjart,
L’Arlésienne
de Roland Petit sur
la musique Bizet, la
Suite en blanc
de Serge Lifar qui fut un
grand maître de ballet et chorégraphe de cette compagnie,
et enfin l’
Orphée et Eurydice
de Pina Bausch sur la musique
de Gluck, véritable chef d’œuvre ajoutant ainsi au répertoire
français un aspect plus européen, réunissant le chant, la
danse et la musique. Le public new yorkais a été touché de
découvrir ainsi le Ballet de l’Opéra national de Paris avec
ces trois programmes qui lui permettaient d’apprécier cette
Compagnie si ancienne et si actuelle.
u
Inventer le futur sans oublier le passé
Rencontre avec
Brigitte Lefèvre
, Directrice de la Da nse à l’Opéra de Paris
Propos recueillis par Nadine Eghels
sa diversité. J’ai donc invité de nombreux chorégraphes,
certains très célèbres, d’autres plus jeunes, ainsi que des
artistes singuliers, jusqu’à très récemment la performeuse
Marina Abramowicz ou Sidi Larbi Cherkaoui et Damien
Jalet qui ont créé une version envoûtante du fameux
Boléro
de Ravel ; dans la même soirée nous présentions
L’Oiseau
de feu
de Stravinsky dans la version de Maurice Béjart,
L’après-midi d’un faune
de Debussy dans la version origi-
nelle de Nijinski, qui avait tellement choqué à l’époque de
sa création, puis sur la même musique la version de Jerome
Robbins épurée et poétique. Différentes chorégraphies qui
permettent d’entendre différemment les mêmes musiques,
et de ressentir comment la danse influence notre percep-
tion de l’œuvre musicale. J’ai aussi souhaité programmer
Jérôme Bel qui a beaucoup représenté ce qui peut sembler
de la « non-danse », mais cette pièce,
Véronique Doisneau
du nom de l’artiste qui l’interprétait a aussi été filmé et
cette version cinématographique a été demandée dans de
très nombreux musées dans le monde de l’art contempo-
rain. Par la danse, il s’agit de donner à voir la musique.
Je me suis aussi attachée à faire dialoguer la danse avec
d’autres formes d’expression artistique, la littérature, le
théâtre, les arts plastiques, et bien évidemment la musique.
Il m’a semblé important d’être à l’écoute des danseurs qui
avaient envie de créer à leur tour, les accompagner dans
leurs projets, et j’ai ainsi commandé des chorégraphies à
plusieurs danseurs de l’Opéra. Nicolas Le Riche, Marie-
Agnès Gillot, José Martinez, Kader Belarbi, Jean-Guillaume
Bart, et Nicolas Paul. Ils ont ainsi eu l’occasion de faire
leurs premiers pas de chorégraphes sur le plateau de
l’Opéra, en rencontrant d’autres artistes, comme notam-
ment, Nicolas Paul qui a travaillé avec l’architecte Paul
Andreu qui a imaginé la scénographie de son ballet inspiré
de Ligeti. Quoi de plus passionnant que de tisser des
correspondances, entre les arts, entre les publics, entre hier
et aujourd’hui et de provoquer la rencontre des artistes ?
D
ossier
de présenter deux de ses ballets, tout cela était très stimu-
lant. Pourtant j’ai souhaité au bout de douze ans que cette
aventure se conclue. Il m’a alors été proposé par Maurice
Fleuret et Igor Eisner de les rejoindre au sein de la Direction
de la Musique et de la Danse du Ministère de la Culture
où Jack Lang était ministre. Puis, Hugues Gall est devenu
Directeur Général de l’Opéra National de Paris et m’a
demandé d’être la Directrice de la Danse à ses côtés. C’est
alors que j’ai souhaité proposer à cette magnifique troupe
toute cette effervescence que j’avais vécue lors des années
précédentes. On ne peut qu’aimer les danseurs de l’Opéra de
Paris, et je souhaitais leur faire connaître les chorégraphes les
plus novateurs de l’époque. J’avais envie qu’ils puissent les
rencontrer et interpréter des œuvres fortes qui n’étaient pas
encore au répertoire de la Compagnie.
Par ailleurs, un de mes illustres prédécesseurs Rudolf
Noureev, dont on connaît la personnalité flamboyante et
l’immense curiosité en ce qui concerne la danse et les arts,
avait voulu présenter, entre autres, dans sa propre version
chorégraphique, les grands ballets traditionnels tout en les
accompagnant de scénographies fastueuses. Il me paraissait
important de préserver ce répertoire revisité par Rudolf,
afin d’en assurer la transmission et continuer à le faire
vivre pleinement, en raison de l’investissement qui avait
été consenti tant sur le plan artistique que financier. La
transmission donc, et l’innovation.
N.E. : Comment concevez-vous votre mission ?
B.L. : Dans un an et demi, je quitterai ce poste et ce sera au
tour de Benjamin Millepied d’assumer la responsabilité de
cette compagnie. Chaque directeur d’une certaine manière
est un maillon d’une chaîne, c’est toujours ainsi que j’ai
ressenti mon action. J’ai eu la possibilité de m’inscrire dans
la durée mais je n’ai jamais perdu de vue l’ensemble de la
chaîne dans laquelle je m’inscrivais. L’important est d’avoir
un large éventail qui permet de présenter la danse dans
À gauche : Audric Bezard dans
L'Oiseau de feu
, chorégraphie
de Maurice Béjart, musique d'Igor Stravinsky. Opéra national
de Paris, 2013.
Photo © Agathe Poupeney / OnP
À droite : les danseurs du Ballet de l'Opéra de Paris interprétent
Rain
,
chorégraphie d'Anne Teresa De Keersmaeker sur la musique de
Steve Reich,
Music for 18 Musicians
. Opéra national de Paris, 2011.
Photo © Agathe Poupeney / OnP
1,2-3,4-5,6-7,8-9 12-13,14-15,16-17,18-19,20-21,22-23,24-25,26-27,28-29,30-31,...32
Powered by FlippingBook