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Nadine Eghels : Comment êtes-vous devenu danseur
au Ballet de l’Opéra de Paris ?
Nicolas Paul : Je suis arrivé à la danse par la musique. Dès
l’âge de 7-8 ans, je faisais du violon, et aussi de la gymnas-
tique. Mais je ne me sentais pas acrobate dans l’âme, et le
violon était trop contraignant et pas assez physique. Mon
père m’a inscrit à un cours de danse et je me suis senti très
vite à l’aise, dans mon élément. J’ai commencé par la danse
moderne, puis je suis venu rapidement à la danse classique.
À 11 ans j’ai passé le concours et suis entré à l’école de
danse de l’Opéra de Paris, et j’ai intégré le corps de ballet
en 1996, vers dix-huit ans.
N.E.: Comment pouvez-vous aujourd’hui retracer votre
parcours au sein de la compagnie, quand est apparue
l’envie de passer du côté de la chorégraphie ?
N.P.: C’est un désir ancien, j’ai toujours eu envie de décider
quel mouvement j’allais faire sur quelle musique. J’ai mis
ce désir de côté parce que j’avais mon métier à apprendre :
quand on entre dans le corps de ballet, il y a pas mal
d’étapes à respecter, il faut grimper les échelons, perfec-
tionner sa technique, se faire sa place. On commence par
des remplacements, puis on devient titulaire. Après six ans
je suis devenu sujet, poste que j’occupe encore aujourd’hui.
Par chance, dès la deuxième année, j’ai fait mes débuts en
danse contemporaine dans une chorégraphie de Dominique
Bagouet, et j’ai découvert un travail très spécifique qui
d’emblée m’a plu ; je me suis senti bien plus à l’aise dans
ce répertoire que dans le classique, et de fil en aiguille j’ai
été distribué préférentiellement dans ce type de projets
contemporains. 
N.E.: De là l’envie d’être chorégraphe ?
N.P.: L’envie était sans doute préexistante, mais le fait d’ex-
périmenter nombre d’écritures chorégraphiques différentes
m’a incité à créer mon propre langage. C’était une chance
incroyable de pouvoir travailler avec des chorégraphes aussi
divers, et cela a certainement précipité le passage à l’acte.
N.E.: Faire partie du Ballet de l’Opéra de Paris
représente une chance indéniable, est-ce aussi
une limitation ?
N.P.: C’est une activité à plein temps, qui ne laisse guère le
temps d’aller voir ce qui se passe ailleurs, ni d’assister à des
spectacles à l’extérieur. En ce sens c’est un peu limitant.
Mais en même temps c’est très confortable par rapport
au statut d’intermittent des autres danseurs. J’ai la chance
de vivre de mon métier de danseur, mais il me requiert
pleinement, et la chorégraphie vient en plus. Il y a très
peu de compagnies au monde qui ont une programmation
comme la nôtre, et quand je relis mon cv et que j’aligne les
noms des chorégraphes du monde entier avec lesquels j’ai
D
ossier
Bousculer
les savoir-faire
Rencontre avec
Nicolas Paul
, danseur et chorégraphe
au Ballet de l’Opéra de Paris
Propos recueillis par Nadine Eghels
eu l’occasion de travailler, c’est vraiment inespéré ! Ce sont
des rencontres tellement riches chaque fois : travailler avec
Pina Bausch, Mats Ek, Anne Theresa de Keersmaeker, Sasha
Waltz... C’est tout de même extraordinaire !
N.E.: Comment percevez-vous l’évolution de la danse
aujourd’hui ? Sommes-nous dans un moment de
grande ébullition, ou dans une période plus
« ronronnante » sur le plan de la création ?
N.P.: Je me méfie toujours du regard qu’on peut porter
sur l’époque à laquelle on vit, un peu de recul est souvent
salutaire. Néanmoins, la danse a connu dans les années
1970-1990 un tournant majeur, avec Merce Cunningham,
Pina Bausch etc. Y a-t-il des figures de cette importance
qui émergent aujourd’hui ? C’est difficile à dire, mais je
l’espère, il y a sans conteste des gens qui font des proposi-
tions artistiques fortes. Mais je ne suis pas assez bien placé
pour avoir un jugement pertinent sur l’ensemble de la
création contemporaine au niveau mondial.
En tout cas, s’il y a eu l’opposition académique / contempo-
rain, on peut constater aujourd’hui que les deux tendances
se reconnaissent mutuellement. Le
Sacre du Printemps
de
Pina Bausch, par exemple, se donne à l’Opéra de Paris. Un
répertoire contemporain se construit peu à peu. Certaines
pièces contemporaines sont devenues de vrais classiques !
Au départ la danse contemporaine exprimait un mouve-
ment de révolte par rapport aux dogmes et aux contraintes
esthétiques imposées par la danse académique. On avait
envie de changer de cadre. S’en est suivi un combat entre
les pro-classiques et les tenants du contemporains ; mais
peu à peu cette distinction s’est effacée, tant pour le public
que pour les chorégraphes. Il n’ y a plus de frontière entre
les deux approches, le dialogue s’instaure, on retrouve des
aspects de l’une chez l’autre et vice-versa : ainsi, des styles
d’écritures plus classiques se retrouvent dans des pièces
contemporaines quand le besoin s’en fait sentir, et par
ailleurs des chorégraphes contemporains comme Forsythe
ou Mac Gregor, par leur envie de bousculer les codes, de
les remettre en question, ne se privent pas de relire l’aca-
démisme. Ce qui caractérise à mon sens notre époque, c’est
l’abolition de cette frontière. C’est aussi perceptible dans la
vie des compagnies, qui souhaitent construire un répertoire
conjuguant les deux approches, et les proposer toutes deux
au public en faisant appel à des chorégraphes différents.
N.E.: Que pensez-vous des présentations
chorégraphiques dans des lieux divers, musées, galeries,
lieux publics divers, loin des plateaux de théâtre ?
Les passerelles entre la danse et les autres arts se
justifient-elles, ou sont-elles artificielles ?
N.P.: Pour moi toutes les expériences sont intéressantes à
condition que la démarche artistique soit sincère. Certains
ont besoin du cadre théâtral pour faire une œuvre, d’autres
non. Je suis favorable aux passerelles entre différentes
formes d’expression artistique, si elles sont justifiées par
le projet, si elles sont porteuses de sens, non si elles se
bornent à être dans l’air du temps. À partir du moment où
le résultat justifie le moyen, pourquoi pas ? Pour ma part,
lorsque j’ai imaginé une pièce pour un espace de 5 mètres
sur 5, cela m’a obligé à penser la création en fonction de cet
espace singulier, et c’est une expérience intéressante. Je suis
aussi très motivé par les confrontations entre différentes
formes d’expression artistique : lorsque la danse rencontre
la peinture, le cinéma ou la littérature, le dialogue est
toujours fructueux. Notre dernier projet avec la chorégraphe
baroque Béatrice Massin, pour le tricentenaire de l’École
française de danse à l’Opéra Garnier, nous a menés à marier
les écritures, à prendre conscience de nos habitudes et à
nous interroger sur la filiation entre danse baroque, danse
classique et danse contemporaine. J’aime que les savoir-faire
soient un peu bousculés... c’est ce qui nous fait progresser
dans notre recherche, et inscrit notre pratique dans un
perpétuel renouvellement.
u
En haut :
Répliques
, chorégraphie de Nicolas Paul au Palais Garnier,
scénographie de Paul Andreu. Opéra national de Paris, 2009.
Photo © Christian Leiber / OnP
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