Hiver 2006 - page 10

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L
e mot de “bibliophile” doit se prendre avec des
pincettes. Il est né autour de 1740 à l’occasion de la
vente des livres du comte d’Hoym (Paris, 1738). Il
est ensuite devenu d’usage courant à l’âge romantique sous
l’influence de Charles Nodier. Au XIX
e
siècle et au début du
XX
e
siècle, son sens s’est malheureusement en partie déformé
pour désigner, en un sens étriqué, ceux qui n’aiment
que
les
livres à l’exclusion de toute autre chose imitant par là, comme
le soulignait déjà le romancier autrichien Hermann Broch,
ceux qui pratiquent “l’art pour l’art” ou qui proclament que
“les affaires sont les affaires”.
Premier point : à “bibliophile”, j’ai toujours préféré l’anglais
bookman
– l’homme des livres – en ce qu’il fait penser à un
homme des bois. Le
bookman
ne peut pas se passer de ces
petits objets à feuilles blanches. Il en a besoin, comme il a
besoin de lire et de vivre dans la culture et le monde de
l’esprit. Le collectionneur de livres doit avoir été et doit
demeurer un affamé de lecture.
Second point : le livre ou les manuscrits ne doivent surtout
pas et ne peuvent pas être une fin en soi. Dans leur processus
de création interviennent à la fois la littérature, la science, la
technique ou la philosophie, la peinture pour l’illustration et
les miniatures, ou encore les arts décoratifs dans les décors
des reliures. Il faut connaître les arts pour comprendre les
livres ; le monde du livre est un monde ouvert dans lequel
chaque collectionneur s’épanouit à sa manière.
Mais, au fondement de la collection de livres, il y a un
passage à l’abstraction. Je me souviens d’avoir entendu il y a
plusieurs années le libraire français Pierre Berès et son homo-
logue italien maintenant disparu Carlo-Alberto Chiesa
disserter avec humour sur ce fait que la collection de livre
était une
cosa mentale
.
Le livre, d’objet d’usage destiné à la simple lecture, devient
objet de collection, ou disons le clairement : objet d’art.
Certains ont souvent dénié aux livres rares et précieux le
statut d’œuvre d’art sous prétexte que le livre est à l’origine un
multiple. C’est oublier que le multiple se cache parfois dans
l’œuvre des peintres et que le goût tend justement à recher-
cher ce qui dans l’œuvre totale d’un peintre est personnel. J’ai
toujours été frappé par les belles formules d’Hannah Arendt
lorsqu’elle situe la place de l’œuvre d’art dans son anthropo-
logie inspirée de la grande phénoménologie allemande.
L’œuvre d’art garantit la permanence du monde, elle le rend
vivable et donne à l’homme si mortel une patrie – cette terre
– immortelle – et non pas éternelle. Les œuvres d’art sont à ce
titre les objets les plus réels de notre monde. Elles ont quitté
la vie et son usure (pour les livres il s’agira de la lecture),
quitté la sphère du besoin (celle du
bookman
) pour entrer
dans celle de la permanence : “leur beauté transcende tout
besoin” (
La Crise de la culture
). Et à chaque fois qu’Arendt
traite de l’œuvre d’art, dans sa langue si précise, elle n’ou-
blie jamais le livre : “livres, tableaux, statues, partitions” se
retrouvent sous d’autres vocables équivalent lorsqu’elle
évoque “l’écriture, la peinture, le modelage ou la composi-
tion” (
Condition de l’homme moderne
).
Si les livres et les manuscrits peuvent à coup sûr être consi-
dérés comme des œuvres d’art, se pose alors la question de
leur jugement. Qu’est-ce qui nous fait dire que certains sont
plus beaux que d’autres ? Intervient alors cette notion clé que
tout collectionneur de livres doit maîtriser, celle d’exemplaire.
Elle est née au XVIII
e
siècle, point de départ glorieux du
marché du livre. Un exemplaire est tout simplement un livre
bien né, on parle d’ailleurs toujours de “belle condition”
comme on parlait à l’époque d’un homme de condition.
L’exemplaire, comme le héros, est parfait : “la norme selon
laquelle on juge de l’excellence d’un objet n’est jamais
l’utilité uniquement, comme
si une table laide jouait le
même rôle qu’une table
élégante” (
Condition de
l’homme moderne
). C’est là que
la morale rejoint l’esthétique
grâce à la faculté de juger. Pour
juger des exemplaires, il faut
posséder un savoir qui dans le
cas des livres et des manuscrits est particulièrement tech-
nique : maîtrise des grandes provenances, bibliographie, etc.
C’est un savoir aride – comme tous les savoirs – mais heureu-
sement partagé par une communauté très internationale qui
regroupe depuis plusieurs siècles collectionneurs, libraires,
experts et conservateurs du monde entier. Elle a ses rites, ses
lieux de passage, ses associations, sa mémoire. Collectionner
les livres et les manuscrits, c’est donc partir à la chasse aux
exemplaires pour rassembler ces précieux objets qui sont les
témoins de la vie de l’esprit et dont la matérialité garantit la
permanence de notre monde et de sa culture : à Venise, la
Bibliotheca Marciana, fondée par le cardinal Bessarion et
construite par Sansovino, fait face, sur la place Saint Marc, au
palais de Doges.
u
La bibliophilie ou
la quête des exemplaires
Par
Jean-Baptiste de Proyart
, expert en livres et manuscrits
D
e tout temps, les hommes ont voulu laisser des
traces de leur savoir, de la beauté, de leurs
croyances. L’aube du XXI
e
siècle est en continuité
avec le passé. Ce qui change se sont les supports, la manière
de s’exprimer graphiquement, l’art de construire un livre.
Nous sommes au seuil d’une ère techniquement nouvelle
avec cinq siècles de typographie derrière nous et une effer-
vescence pour les nouvelles techniques d’impression, de
reproduction, ce qui nous donne du pire (bien souvent) et
du meilleur (quelquefois).
La bibliophilie, le beau livre, traverse une crise à l’heure
actuelle, non dans le sens de la qualité, mais dans le nombre
de créations. La faute en est sûrement un manque d’argent
pour les créateurs et la frilosité des collectionneurs ; la diffi-
culté aussi, pour ces collectionneurs, de trouver un endroit
où pouvoir regarder un ensemble d’ouvrages de qualité. La
création reste à l’heure actuelle entre les mains des artistes
qui réalisent bien souvent leurs livres eux-mêmes, malheu-
reusement freinés par les moyens financiers. Lorsqu’un
artiste a le sens de la création du livre, celà nous donne
souvent une architecture et un résultat intéressants.
Le beau livre illustré reste encore un fleuron de la biblio-
philie française. Quant à l’édition originale tirée sur beau
papier, elle a de plus en plus tendance à disparaître. Très
peu d’éditeurs ont encore la volonté et le courage de faire
un tirage de ce genre.
Il faut aussi saluer la “petite édition” qui depuis plusieurs
années a fait des efforts considérables, a été inventive.
Beaucoup ont mené un travail sérieux et ont contribué
notamment à maintenir une typographie de qualité mêlée
de fantaisie.
Ne trouvant pas d’éditeur, beaucoup d’artistes, avec la
collaboration des auteurs, ont créé eux-mêmes leurs propres
livres, enluminés à la main, avec des constructions souvent
curieuses, des matériaux inté-
ressants. Tirés certes à un ou
très petit nombre, ces livres
seront les incunables d’une
ère nouvelle.
Quant à la création avec les
nouvelles techniques, nous en
sommes encore à l’aube ;
celles-ci sont la plupart du temps mal maîtrisées et ceux qui
les utilisent, même avec une bonne connaissance, ont
souvent une méconnaissance de la mise en page, des carac-
tères d’imprimerie, ou même tout simplement de certaines
règles dans l’art de construire un livre.
La nouvelle génération de jeunes bibliophiles, il y en a !
ne s’y trompe pas ; ils sont très attentifs à la qualité aussi
bien architecturale, que littéraire et artistique des livres –
ces beaux livres qui sont peu connus mais qui, dans quelques
années, seront recherchés.
Photos Juliette Agnel
u
Librairie “Lettres et Images”, 58, galerie Vivienne, Paris 2
e
01 42 86 88 18
Dossier
Les états généraux du beau livre à l’aube du XXI
e
siècle
Par
Catherine Aubry,
bibliophilie du XX
e
siècle
Le livre, d’objet
d’usage destiné à la
simple lecture, devient
objet de collection, ou
disons le clairement :
objet d’art.”
Lorsqu’un artiste
a le sens de la création
du livre, cela nous
donne souvent une
architecture et un
résultat intéressants.”
Arthur Rimbaud,
Une Saison en enfer,
Bruxelles, Alliance
typographique,1873.
Edition originale,
autographe au dos :
“à P Verlaine.
A. Rimbaud”.
1,2,3,4,5,6,7,8,9 11,12,13,14,15
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