Hiver 2006 - page 12

22
23
L
a célébration du bicentenaire de la mort de
Fragonard le 22 août 1806 “à 5 heures du matin...
maison de Véry, restaurateur” (plus ou moins à l’em-
placement actuel du restaurant le Grand Véfour au Palais-
Royal à Paris) n’a pas donné lieu à de grandes festivités
(qu’on songe à Cézanne !). Elles se limitent, à notre
connaissance, outre une exposition à Grasse, ville natale du
peintre en 1732, qui eut lieu en juillet 2006, à deux
expositions, toutes deux organisées en 2006-
2007 et toutes deux réalisées par d’émi-
nents spécialistes de Fragonard : une
première en Espagne, à Barcelone,
confiée à Jean-Pierre Cuzin, la
seconde au musée Jacquemart-
André à Paris, dont la responsable
scientifique est Marie-Anne Dupuy-
Vachey (
Fragonard, peintre et
conteur du XVIII
e
siècle
). Elle
m’avait assisté en 1987-1988 pour
l’exposition Fragonard du Grand
Palais de Paris et du Metropolitan
Museum of Art de New York.
J’ajouterai à cette liste l’inventaire des
dessins et tableaux de Fragonard du musée
et de la bibliothèque de Besançon, qui vient de
paraître aux éditions des
Cinq Continents
et dont je
publie ici une partie de l’introduction. Alors que des
commémorations de toutes sortes fleurissent, on pourra
s’étonner de ce silence qui concerne un des plus
merveilleux peintres français du XVIII
e
siècle et s’inter-
roger sur ses raisons.
L’artiste a aimé peindre et dessiner des sujets lestes. Ces
œuvres, par leur liberté “morale”, ont incontestablement
émoustillé nos (arrières) grands-parents. Choquent-elles
encore aujourd’hui ou leur sel est-il passé de goût ? Sa
manière de peindre, par la liberté de son pinceau, a séduit
les défenseurs de l’impressionnisme. Elle ne surprend plus
guère. En d’autres mots, Fragonard est-il passé de mode ?
D’une manière plus générale, le XVIII
e
siècle français
aurait-il perdu une partie de son attrait ? On constate,
depuis quelques années, que mises à part certaines œuvres
exceptionnelles, le meuble français du XVIII
e
siècle, qui
longtemps symbolisa un art de vivre et dont toute demeure
new-yorkaise de qualité s’honorait de posséder quelques
exemples d’illustre provenance, a perdu sa primauté, les
nouveaux millionnaires américains lui préférant l’Art déco
des années 30. Et ce qui s’avère vrai pour le mobilier l’est
également – peut-être dans une moindre mesure – pour la
peinture et le dessin. Changement de goût comme
on en connaît régulièrement ? Notre XVIII
e
ne
fut pas toujours apprécié et il fallut attendre
le milieu du XIX
e
siècle pour que,
progressivement, il le redevînt.
L’étude de cette redécouverte,
contrairement à ce que l’on croit trop
souvent, reste à écrire. Elle implique
une meilleure connaissance du
monde des collectionneurs – qui à
Londres, à la Wallace Collection,
n’est pas surpris par l’absence d’œu-
vres de Chardin alors que Watteau et
Boucher et même Fragonard (essen-
tiellement par des œuvres tardives) sont
magnifiquement représentés –, de l’évolu-
tion du marché de l’art, commerce et ventes
publiques, de la place de certains marchands en
France comme aux États-Unis, enfin du rôle qu’ont
joué dans cette résurrection les historiens d’art – le seul
nom des Goncourt en occulte, injustement, bien d’autres
et non de moindre importance. La découverte du XVIII
e
siècle s’est faite par étapes. Elle a privilégié certains artistes,
certains sujets... La gloire des “vignettistes” avant 1914 fut
considérable. Elle a décru, de même – hélas – que l’impor-
tance accordée au pastel. Au contraire, les esquisses, avant
et surtout après la Seconde Guerre mondiale, ont eu leurs
collectionneurs et les ont encore. Surtout sont aujourd’hui
pris en compte des artistes que le XVIII
e
siècle appréciait
plus particulièrement et portait au pinacle. Une vision plus
“objective” du XVIII
e
siècle, de tous les genres, portrait,
paysage, natures mortes, l’emporte aujourd’hui, une
meilleure compréhension des institutions du temps et des
règles qu’elles avaient su faire accepter.
Cette réhabilitation est-elle à son terme ? Certes non : il
est parfaitement normal que chaque génération d’historiens
d’art, de conservateurs, de marchands, de collectionneurs
prenne le contrepied de celle qui l’a précédée et tente
d’imposer de nouveaux artistes, fasse ses choix
en fonction de ses goûts, de ses combats, de ses
aspirations et de ses plaisirs, en fonction égale-
ment de ce que l’on appelle par commodité la
“modernité”.
Revenons à notre question. Fragonard a-t-il
cessé d’être à la mode ? Il ne choque plus guère,
même s’il continue de provoquer un petit frisson
érotique. Et en termes de liberté d’écriture, s’il
surprend car on ne croyait pas le XVIII
e
siècle (un
certain XVIII
e
siècle) capable d’accorder semblable
primauté aux jeux du pinceau, il n’étonne plus. L’on comp-
rend le goût de nos contemporains pour Caravage (qui
aujourd’hui l’emporte, et non seulement en Italie, sur
Rembrandt), pour Georges de La Tour, le Georges de La
Tour des “nuits” comme celui des descriptions sans pitié
de la réalité quotidienne. Mais Fragonard ? Que peut-il
encore apporter ? Au risque de surprendre, j’avancerais que
son heure est venue.
Violent, tragique, désespéré, inquiet, “engagé”, provocant
et provocateur, éprouvant, dérisoire, démesuré, cherchant à
tout prix à choquer, à déstabiliser, l’art de notre temps, l’art
qu’aiment nos contemporains – pourquoi le nier – et dans
tous les pays, a fixé ses règles. Une esthétique de la dérision
règne dont nous ne contestons nullement les mérites (et
même, reconnaissons-le, la beauté). J’écris ces lignes à
quelques encablures du Palazzo Grassi qui expose un choix
d’œuvres de la collection Pinault. Au-delà de la diversité des
aspirations des artistes, il y a certaines constantes auxquelles
s’appliquent en partie les mots que nous avons employés
plus haut.
Rien de cela qui évoque l’art de Fragonard. Il
est la joie et je crois que de cette joie nous avons
besoin aujourd’hui plus que jamais. Joie dans
l’acte de peindre, joie dans les sujets, la décou-
verte de l’amour, l’adolescence, l’amour des
enfants, l’amour de la nature, le printemps de la
vie, exaltation et exubérance de la vie.
L’art de notre temps veut témoigner de l’indi-
cible cruauté de notre époque. Il ne laisse aucune
place à l’évasion, à cette joie que la contemplation des
œuvres de Fragonard provoque et nous procure et à
laquelle – comment le nier ? – nous aspirons tous. L’heure de
Fragonard, nous le croyons, sonnera bientôt à nouveau.
u
À gauche : Jean-Honoré Fragonard,
Autoportrait
, musée du Louvre,
département des arts graphiques.
Photo D.R..
En haut : Jean-Honoré Fragonard,
L’escalier de la Gerbe, villa d’Este à
Tivoli
, 1760, Besançon, musée des Beaux-Arts et d’Archéologie.
Photo D.R..
C
ommunication
L’heure de Fragonard
Par
Pierre Rosenberg
, de l’Académie française, Président directeur honoraire du Musée du Louvre.
“Jean-Honoré Fragonard... Dans les ventes publiques, lorsqu’on prononçait ces noms réunis,
cela faisait pour qui voulait ainsi l’entendre “gens, honorez Fragonard”, le fait est qu’on se découvrait,
en disant bien haut : “Il le mérite bien !” ”
Lettre datée de 1847 de Théophile Fragonard, petit-fils du peintre, à Théophile Thoré.
Il est la joie
et je crois que de
cette joie nous
avons besoin
aujourd’hui plus
que jamais.”
1...,2,3,4,5,6,7,8,9,10,11 13,14,15
Powered by FlippingBook