Hiver 2006 - page 3

5
4
A
ctualités
Séance publique annuelle de
l’Académie des Beaux-Arts
L
a séance publique annuelle est l’un des événements
majeurs de la vie de l’Académie. Au cours de cette
cérémonie, l’Académie des Beaux-Arts proclame son
palmarès et distribue les nombreux prix décernés au cours
de l’année. Plus de 60 prix représentant un total de près de
500 000 euros ont ainsi été remis aux lauréats sous la
Coupole, récompensant des artistes qui se sont illustrés dans
de nombreuses disciplines.
Cette séance exceptionnelle est ponctuée de moments
musicaux offerts par des interprètes primés dans le
palmarès de l’année. Le Chœur de Chambre de Namur a
ainsi interprété des pièces de Giacomo Carissimi et de
Claudio Monteverdi. Comme chaque année, elle s’est
clôturée avec la Fanfare de
La Péri
, de Paul Dukas, inter-
prétée par l’Ensemble de cuivres du CNR sous la direction
de François Carry.
Au cours de la séance publique annuelle, le Secrétaire
perpétuel Arnaud d’Hauterives prononce un discours
consacré à un sujet artistique, d’ordre général ou d’actualité.
Cette année, il était intitulé : “La peinture et le mythe”.
Extrait du discours d’Arnaud d’Hauterives
La source mythologique principale de l’art pictural
occidental est grecque. Transmise par le monde
romain, les érudits du Moyen Age et surtout les humanistes
de la Renaissance, les mythes de la Grèce antique ont
trouvé un regain d’intérêt particulièrement net à l’époque
classique, intérêt que les mythologies nordiques ou
celtiques, un moment privilégiées par les Romantiques et
les Symbolistes, n’ont pas atténué.
C’est que les mythes grecs ont en premier lieu l’avantage
évident de se présenter comme un ensemble cohérent
d’histoires. Le génie littéraire d’Homère fixant par écrit les
mythes colportés oralement par les aèdes a permis
d’éduquer toute la Grèce comme le rappelle Platon. Cet
ensemble est rapidement systématisé et rationalisé, par
Hésiode notamment, au point qu’Aristophane considère
déjà les mythes comme des fables et que Thucydide emploie
l’adjectif mythodes au sens de “fabuleux et sans preuve”.
Autrement dit, dès l’Antiquité, les mythes ne sont plus
forcément compris par les Grecs eux-mêmes dans leur sens
originel et c’est paradoxalement leur rationalisation qui les
sauve auprès des élites hellènes puis romaines. Délesté de
ses valeurs religieuses, l’héritage mythologique classique
peut être admis et assimilé par le christianisme. Ce “trésor”
culturel est ainsi transmis à l’ensemble du monde
occidental. C’est en Italie d’abord que s’affirme et se
renouvelle la connaissance de l’Antiquité grâce à la
diffusion des textes traduits et imprimés dans des villes en
plein essor où se regroupe l’élite intellectuelle. Au même
moment les fouilles font apparaître chaque jour de
nouvelles statues, de nouvelles fresques. Les ateliers se
multiplient et les commandes sur des thèmes profanes
affluent. Ainsi, les peintres du Quattrocento, encouragés
par les Humanistes à exalter la beauté et le génie humain
trouvent dans le panthéon grec et dans cet art de la Grèce
antique désormais sous leurs yeux, une nouvelle et
remarquable source d’inspiration. Et la Renaissance
s’affirme en effet d’abord comme la redécouverte d’une
forme : le corps des Eve gothiques, argile matérielle associé
à une âme immortelle chrétienne est si différent de celui de
la statuaire antique...
La redécouverte de la beauté grecque favorise ainsi une
véritable rupture esthétique dont La Naissance de Vénus de
Botticelli est l’éclatant exemple: en retrouvant la vénération
des Grecs pour Aphrodite, le peintre invente en 1486 le nu
féminin en peinture. D’autres personnages mythologiques
féminins partageront bientôt avec Vénus le devant de la
scène : Diane bien sûr, au bain, à la chasse ; Minerve et
Junon dans les innombrables versions du Jugement de
Pâris ; les Grâces enfin, ces “ trois attributs de la Beauté
idéale” selon Pic de la Mirandole. Un bas relief antique
inspire à Raphaël les ravissantes figures entrelacées que
vous connaissez, et son admirable composition fermée et
symétrique sera reprise par le Poppi ou Rubens [...]
Oubliés les dieux grecs ? Voire. Lorsque nous contemplons
la dernière toile de Manet
Le Bar aux Folies-Bergères
, au-
delà du réalisme de la scène située dans ce nouveau et
célèbre temple des plaisirs, ce qui frappe, c’est la
composition : une impression d’irréel et de poésie s’impose.
Le spectateur ne saisit que virtuellement l’essentiel de la
scène. La foule exubérante et composite, les bottines vertes
d’une trapéziste en vol, le visage d’un dandy coiffé d’un
chapeau haut-de-forme noir ne sont en effet que reflets du
grand miroir qui occupe la moitié de l’espace pictural. Les
lumières flottantes, globes électriques, lustres au gaz, se
diluent dans ce miroir, accentuant encore l’atmosphère
onirique. Seule et réelle, se détache derrière le bar, au
premier plan, la figure principale du tableau, une jeune
serveuse en uniforme noir et au décolleté blanc orné de
roses. Nouvelle Vénus au miroir, “hétaïre ambiguë”, elle
semble présider aux “ plaisirs nocturnes de la capitale”. La
mythologie moderne s’incarne encore dans la beauté de la
déesse grecque et l’on voit, ça et là, de façon inattendue
resurgir “un peu son immense corps” (1) dans les œuvres
les moins académiques et les plus réalistes, celles-là même
qui entendent résolument exclure toute interprétation
allégorique :
L’Olympia
de Manet,
La Femme à la vague
de
Courbet,
La Baigneuse au griffon
de Renoir...
Ainsi la mythologie grecque demeure-t-elle une source
d’inspiration essentielle pour les peintres jusqu’à revenir, à
l’image de Vénus, hanter les mythes de la modernité ! C’est
Le mercredi 22 novembre 2006 a eu lieu la séance publique annuelle de rentrée de l’Académie des
Beaux-Arts, présidée par le professeur François-Bernard Michel, sous la Coupole de l’Institut de France.
Photos CmPezon.
que, selon Yves Bonnefoy, les mythes de l’ancienne Grèce
“nous donnent les clefs d’une transcendance authentique”.
Les dieux mis en scène dans des circonstances humaines
par Homère ou Ovide ont en effet selon lui “plus de
substance et de profondeur que la pensée conceptuelle ne
sait le dire.”. Le mythe, conclut le poète, est précieux pour
les artistes parce qu’il “incite au respect de l’exister
humain, il prédispose à aimer. Et il nous éclaire ainsi sur ce
qui se passe au secret de notre rapport au monde : sur nos
doutes, nos peurs autant que sur notre capacité de
confiance et d’assentiment”. (2)
C’est justement, me semble-t-il, l’honneur des peintres
d’avoir transmis grâce à leurs toiles ce “trésor de pensées,
d’imaginations cosmologiques et de préceptes moraux des
Grecs de l’époque préclassique” (3). En effet, le mythe
relégué dans les bibliothèques se fossilise nécessairement
et seules “la mémoire, l’oralité, la tradition” garantissent
sa “survie” comme nous le rappelle Jean-Pierre Vernant
(4). En mettant en relation les sujets traités par la
mythologie et les valeurs morales, intellectuelles et
politiques de la société dans laquelle ils vivaient, les
peintres ont perpétué la mémoire vivante des mythes. En
s’écartant sans cesse avec talent, avec génie, des pièges de
la répétition et de la banalisation par l’élaboration et
l’invention de nouvelles formes, ils en ont assuré la
permanence, la puissance et la beauté.”
u
(1) Rimbaud, “Aube”, Illuminations, 1886
(2) Yves Bonnefoy, “La poésie comme
acte de vérité
”,
Le Monde, 30 juin 2006
(3) Jean-Pierre Vernant
, L’univers, les dieux, les hommes
, Seuil, 1999.
(4) Jacques Roubaud,
Poésie, Mémoire, Lecture
, Paris, “Les Conférences
du Divan”, 1998, cité par Jean-Pierre Vernant, op. cité.
L’intégralité du discours
du Secrétaire perpétuel,
le palmarès complet,
ainsi qu’un reportage
photographique sont
disponibles sur le site internet
de l’Académie des Beaux-Arts :
1,2 4,5,6,7,8,9,10,11,12,13,...15
Powered by FlippingBook