Hiver 2006 - page 6

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n a dit que la bibliophilie était une religion. Elle a en
effet ses grands prêtres, ses dévots, ses temples, ses
commandements, ses péchés. Mais ce n’est qu’une
métaphore que l’on peut filer à l’envi. Ainsi, moins il y a de
fidèles, plus il y a de connaisseurs de peinture religieuse. De
même, moins les gens lisent, plus nombreux sont les
amateurs qui aiment et recherchent les livres. Le paradoxe
ne date pas d’aujourd’hui. Il a toujours existé une
attirance particulière pour les beaux livres
comme pour les pierres précieuses. Ce n’est pas
un phénomène de mode, ni un mouvement de
masse, ni une question de luxe, ni une quête de
jouissance. Il s’agit plutôt d’une tradition secrète
et sérieuse, transmise par les esprits d’un certain
type. Elle a tendance à s’étendre largement
aujourd’hui, et donc à s’éloigner de ses origines.
Il est plus facile de dire ce que cette tradition n’est pas et
comment elle se déforme, que de montrer en quoi elle
consiste exactement.
Il faut d’abord tracer les frontières. Tout lecteur n’est pas
bibliophile. Par quel transfert d’amour passe-t-on de l’un à
l’autre ? Tout écrivain n’est pas bibliophile, peu s’en faut.
Certains le sont passionnément, d’autres à leur insu, beau-
coup n’ont pas été touchés par la grâce. On devrait d’ailleurs
s’interroger sur les rapports entre bibliophilie et littérature.
L’opinion bibliophilique aurait souvent avantage à s’inspirer
de la critique littéraire, c’est-à-dire à relire les chefs-d’œuvre
au lieu de se contenter de jugements de réputation.
On a souvent opposé bibliophilie et bibliomanie. Nos
devanciers étaient très sévères et ils ont eu raison de
condamner la boulimie, l’accumulation d’incomplets, de
dépareillés. Notre époque est moins exigeante à mesure que
les livres anciens disparaissent et que la curiosité s’étend.
N’est-ce pas d’ailleurs la même passion qui anime l’entas-
seur et l’amateur ? Et qui n’a jamais péché ?
Il faudrait aussi distinguer la bibliophilie de
la passion de la collection. On connaît des collec-
tionneurs qui ne recherchent que les livres
publiés une certaine année, ou imprimés sur
papier de couleur ou numérotés du n°1. C’est
toute la différence entre une collection et une
bibliothèque qui est une création personnelle,
toujours révélatrice de la personnalité de son
auteur. Mais il faut aussitôt ajouter que c’est
précisément le goût actuel de la collection qui a si largement
répandu la bibliophilie.
La bibliophilie est-elle un apanage de la richesse ? Dans
sa forme la plus haute, c’est indéniable. Le pouvoir, le
prestige, la possession, la spéculation ont toujours amené à
rechercher les livres rares, mais d’autres voies conduisent
aux livres, l’érudition, la recherche, la découverte person-
nelle. Bien des bibliothèques se sont constituées avec
patience et passion, sans grands moyens. Et la richesse n’ex-
clue pas l’avarice, ni les folles dépenses.
Après les frontières, il faut camper les personnages.
Nombre d’écrivains s’y sont employés avec verve. Qui ne
se souvient du marchand d’estampes sous les arcades de
l’Institut, du bouquineur sur les quais, du collectionneur
encombré, du libraire, de l’expert, du curieux, du dilet-
tante ? L’archétype reste évidemment le grand amateur,
fortuné, érudit, sûr de son goût, cultivant sa passion dans
le secret de son cabinet, à l’abri des tracas. Entre tous ces
types, il a existé une hiérarchie naturelle qui tend aujour-
d’hui à se resserrer autour de quelques caractères
communs : une curiosité toujours en éveil, la rapidité du
coup d’œil et de la décision, un individualisme foncier dans
la démarche, dans la chasse des livres, dans les choix d’ac-
quisition, des motivations toujours complexes et croisées qui
vont de la science à la documentation et de l’esthétique au
calcul économique.
Dans cette galerie de types qui se confondent, il subsiste
quelques clivages. L’âge d’abord. On ne naît pas biblio-
phile et l’on n’apprend pas la bibliophilie. Elle s’épanouit
avec la maturité grâce à l’étude des catalogues et la fréquen-
tation des libraires. Nodier a dit, je crois, qu’elle était “le
harem des vieillards”.
Le sexe introduit un autre clivage. Les hommes sont plus
nombreux bibliophiles que les femmes, sans doute parce
qu’ils se livrent davantage à l’instinct de collection et parce
qu’ils sont portés à l’affirmation de soi qui est la raison
d’être de toute bibliothèque. Mais si, dans le
passé, les femmes manifestaient une certaine
tiédeur à l’égard, non de la lecture, mais de la
traque des livres, leur retard, je le sens, est en
train de se réduire. La richesse introduit entre
les bibliophiles une ségrégation qui de nos
jours devient une fracture à cause du coût des
grands livres. Mais les bibliophiles moins
fortunés se résignent assez bien à ne plus
jamais acquérir de grands livres, comme un
amateur de peinture de grands tableaux. Le niveau de
culture et le rang social distinguent moins qu’autrefois les
bibliophiles parce que la passion qui est leur lot commun est
la chose du monde la mieux partagée. Il subsiste une ligne
de partage profonde parce qu’elle est fonctionnelle, mais
qui n’exclut pas les excellentes relations, c’est le partage
entre les amateurs et les professionnels, parce que le désir
de livres n’est pas de même nature chez les uns et les autres.
Si l’on veut mieux saisir ce qui conduit un homme à la
bibliophilie, il faut en dévoiler les ressorts. Le premier est
une forme assez élaborée de plaisir qui unit l’esprit, la
mémoire, l’émotion, puis le plaisir des yeux, de l’illustration,
de la typographie, de la reliure, le plaisir du toucher, de la
possession. Si la bibliophilie n’est pas l’un des beaux-arts,
elle offre de multiples et très agréables sensations d’art.
Nombreux sont les bibliophiles qui s’en tiennent à cette
jouissance et ne cherchent pas à la dépasser. Mais le livre
Bien des
bibliothèques se
sont constituées
avec patience et
passion, sans
grands moyens.”
Les derniers alchimistes
Par
Gabriel de Broglie
, de l’Académie française, Chancelier de l’Institut de France,
Président de la Société des bibliophiles françois.
Dossier
Le bureau de Gabriel de Broglie, à l’Institut de France.
Photo Juliette Agnel.
n’est pas seulement un objet d’art, ni un bibelot, ni une
porcelaine ni même un morceau de musique. Il faut donc
aller plus loin.
Les livres rassurent. Ce bienfait est ressenti par ceux qui
lisent comme par ceux qui écrivent. La plupart
des écrivains ont avoué que la présence, la proxi-
mité, le décor des livres, de leurs livres, leur
apportaient confort, chaleur et sécurité. Ce qui
est bienfaisant pour les uns devient facilement
pathologique chez les bibliomanes.
Sagement pratiquée, la bibliophilie offre un
moyen de lutter contre l’oubli, un rempart
contre l’insécurité. Le bibliophile s’enferme pour
se protéger des malheurs du monde.
L’accumulation de livres est un remède contre l’angoisse.
Le bibliophile cherche aussi à s’évader du temps. Non à le
maîtriser mais à s’échapper dans l’intemporel. Il se veut
familier des auteurs anciens, cherche toujours à remonter
à la naissance de la pensée, à la condition initiale de l’œuvre.
Le culte de l’originale est une façon de traverser le temps.
Mais le ressort le plus puissant est celui qui conduit à la
bibliophilie la plus haute. Cette passion exclusive, cette
quête exigeante, cette délectation rare élèvent les meilleurs
au commerce des grands esprits, des génies immortels que
la renommée range parmi les dieux. Le bibliophile cherche
à saisir l’instant de la création, s’y abreuve, veut s’approprier
les sources de la connaissance, pénétrer dans l’empyrée.
Seraient-ils les derniers alchimistes ?
u
Le bibliophile
cherche aussi à
s’évader du
temps. Non à le
maîtriser mais à
s’échapper dans
l’intemporel
Ci-contre : l’édition originale
du Dictionnaire de l’Académie
française, 1694, aux grandes
armes de Madame de Montespan
[qui avait quitté Versailles depuis
plusieurs années. L’exemplaire lui
fut probablement donné par
Boileau. Il appartient à
l’Académie française qui l’a
déposé dans le bureau du
Chancelier].
Photo Juliette Agnel.
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