Hiver 2006 - page 7

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Dossier
Q
u’est-ce qu’une “approche” de la bibliophilie
contemporaine ? Qu’est-ce que ça signifie ? Les
gravures rupestres de ce grand livre d’images ouvert
qu’est Lascaux, étaient-elles contemporaines ? Elles
sont également contemporaines aujourd’hui ! Les illustra-
tions de Matisse, de Picasso... sont-elles contemporaines ?
La “bibliophilie contemporaine” dites-
vous. Rien que le terme “bibliophile” est-il
contemporain ?
Ce terme “bibliophile” est agaçant et préten-
tieux pour définir le livre d’artiste, celui qui
nous occupe. Voici quelques signes (on ne
parle plus en lettres ) pour éclaircir un aussi
vaste sujet, qui n’est même pas brûlant,
puisque déjà consumé.
Bibliophile, bibliomaniaque, bibliophage, bibliopathe,
incunable, antiphonaire aux chants ornementés, curiosa...
termes étranges souvent inconnus du public.
Des ouvrages très grands, très chers, très lourds, que
personne ne regarde, qu’on ne sait où mettre, des textes
qu’on ne lit plus... trop longs à lire !
La vitesse, signe de notre temps, exclut cette concentra-
tion de talents : auteur, artiste, imprimeur, typographe,
relieur, éditeur avec le risque financier. Se plier à des
contraintes, à des alignements de techniques définies par un
artisanat séculaire complexe, et nécessitant des centaines
d’heures de travail de bénédictin. Faire un livre illustré,
c’est la NASA, aussi compliqué que d’aller dans la lune !
Ces fameuses éditions étaient imprimées parfois par
l’Imprimerie nationale, à la main, poinçon par poinçon, des
poinçons historiques comme le Garamond, le Grandjean,
le Didot... Les cuivres étaient superbement tirés, entre
autres par le célèbre Atelier Lacourière-Frélaut, planche
par planche sur des papiers pur chiffon à la cuve, spéciale-
ment créés avec filigranes par des moulins à papier, des
Le livre illustré contemporain (appellation contrôlée du XX
e
siècle)
L’illustration, c’est s’illustrer soi-même
Par
Trémois
, membre de la section de Gravure
papiers venant parfois de l’Imprimerie Impériale du Japon,
etc. Actuellement, imaginons le point de vue financier !
Les relieurs prenaient souvent plus d’une année pour
“habiller” l’exemplaire. Quant à l’artiste, celui-ci passait un
temps très important à graver de nombreuses planches, avec
parfois l’angoisse de ruiner l’éditeur et lui-même.
Je ne vais pas décrire la fabrication si complexe
et lente de telles éditions, les spécialistes savants,
les sociologues et les critiques d’art contemporain
le feront mieux que moi.
“Si quelqu’un a quelque chose à dire, qu’il se
lève et qu’il se taise.” (Karl Kraus)
Mais j’ai une passion pour ce que l’on nommait
le “Grand Livre Illustré contemporain”, ayant
gravé une trentaine de ces éditions. Trémois Ego-ïssimus !
Soyons simples : les Grands Illustrés, ce sont des images
gravées, accolées au texte d’un auteur souvent illustre, ça
chatouille l’orgueil de l’artiste ! Aux XV
e
et XVI
e
siècle, les
gravures sur bois d’un livre servaient parfois à décorer
un autre livre, et tel artiste n’avait pas même lu l’auteur
qu’il illustrait.
Alors parfois, je demandais, à des auteurs que j’admi-
rais, d’écrire un texte sur un thème me convenant. Ainsi
Jean Rostand écrivit pour moi un
Bestiaire d’amour
sur les
accouplements sexuels des animaux et principalement des
insectes. Premier livre dit de “luxe”, à traiter de ce thème si
particulier. Une autre fois, ce fut un texte sur la biologie et
l’amour,
Les limites de l’humain
. Des éditeurs, Gallimard ou
Flammarion, demandaient ma collaboration pour des
auteurs-maison, qui étaient contemporains : Claudel,
Montherlant, Tournier, Jouhandeau, Jean Rostand, Giono
etc. Il eut été plus confortable, plus rassurant pour l’éditeur
et l’artiste – en regard des risques financiers – de choisir un
texte parmi les auteurs anciens plutôt que contemporains.
Parfois, évitant certaines contraintes, je calligraphiais
entièrement le texte, comme dans le livre réalisé avec
Fellini
Môa le clown
, sorte de BD de luxe avec bulles, le
clown ayant son propre langage onomatopéique. Je m’iden-
tifiais au Clown Blanc, car il pratique l’art de l’illusion, celui
des artistes.
Ces grands livres illustrés devenaient si recherchés, qu’un
jour Montherlant – toujours un peu râleur – me disait qu’un
critique écrivait de son récent livre
Pasiphae
, le “
Pasiphae
de Matisse”. Il rectifiait “l’illustration par Matisse du
Pasiphae
de Montherlant.”
De même on dit le “Buffon de Picasso” et non “l’
Histoire
Naturelle
de Buffon” illustrée par Picasso.
Parfois, mon choix se portait sur la dernière œuvre d’un
écrivain, avant sa parution en édition courante, avec le
risque des tirs ciblés de la critique. Par exemple,
Montherlant me soumettait ses manuscrits de ses dernières
pièces de théâtre
Le Cardinal d’Espagne
(titré par les
méchants “
Le Gardenal d’Espagne
”) et
La Guerre Civile
, et
cela avant même la parution chez Gallimard. Imaginons que
ces pièces fassent un “bide” au théâtre !
En 1975, j’utilisais les poinçons du fameux Cabinet de
l’Imprimerie nationale, car je souhaitais rendre hommage
aux savants et aux artistes qui ont étudié ces caractères, et
concilier les deux règnes calligraphique et graphique. Ce fut
le prétexte à un
Bestiaire Solaire
. Un pèlerinage aux sources
des alphabets primordiaux était indiqué. Et c’est ainsi que
les textes accompagnant les animaux choisis, furent
imprimés avec des caractères arabe, copte, éthiopien, grec,
hébreu, ninivite, phénicien, syriaque, tibétain et runique.
En peinture, un tableau réalisé rapidement, immédiate-
ment exposé, acquiert soit en galerie, soit sur Internet, une
valeur souvent importante ; qu’est-ce, en regard, que la
bibliophilie toute faite de lenteur et qui ne correspond pas
à cette contemporanéité ? De pauvres tirages à 100 voire
150 exemplaires dits de “luxe”, réservés aux soi-disant riches
ou à des maniaques magnifiques.
Le XX
e
siècle nous a donné des œuvres magistrales réali-
sées par des artistes tels Matisse, Picasso, Rouault, Segonzac,
Miro, Derain etc., édités par les Vollard, Skira, Tériade et
bien d’autres, et le XXI
e
nous réserve encore quelques belles
et rares éditions, grâce à des éditeurs passionnés comme
Michèle Broutta qui a consacré une partie de son existence à
promouvoir le livre illustré contemporain.
Mais à l’époque actuelle, nous en sommes aux livres jeta-
bles, livres de poche, papiers recyclés, couvertures plas-
tiques, tirés à des milliers d’exemplaires pour des milliers de
lecteurs, et ces livres sont bien contemporains.
u
Ci-dessus :
Môa le clown
, 1985, page de titre, Fellini - Trémois .
Photo D.R..
Faire un
livre illustré,
c’est la NASA,
aussi compliqué
que d’aller dans
la lune !”
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