Hiver 2006 - page 9

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L
e livre est né avec l’apparition du “codex”, qu’atteste
déjà une épigramme célèbre de Martial, à la fin du
premier siècle; le passage progressif du “volumen”
au “codex” fut sans nul doute, aux confins de l’Antiquité et
du haut Moyen Âge, une révolution aussi importante que
la découverte de l’imprimerie. On estime à plus de 50 000 le
nombre de manuscrits médiévaux conservés dans les biblio-
thèques publiques, en France, dont près de 3% se trouvent
dans la seule Mazarine. A l’époque moderne, les biblio-
philes, qu’ils fussent princes, prélats ou membres - surtout à
partir du XVII
e
siècle - de la grande robe parlementaire, se
plaisaient à doter les ouvrages qu’ils possédaient
de somptueuses livrées confectionnées par les
plus habiles relieurs de leur temps ; les
nombreuses reliures de différentes époques ainsi
que les mentions de provenances repérées dans
les collections de la bibliothèque Mazarine illus-
trent à merveille notre propos. Cependant le livre
ne commença à devenir un véritable objet de
collection et ne se mit à atteindre des cotes vrai-
ment élevées qu’au début du règne de Louis XV, au moment
où la vente Baluze - bibliothécaire de Colbert - sembla
bouleverser les règles du marché traditionnel. Les ventes
publiques se multiplièrent alors, facilitant la commercialisa-
tion du livre ancien, rare et curieux. Parallèlement se
répandit la mode des “cabinets choisis” (entendons par là :
de livres choisis), “nouveaux sanctuaires intimistes, écrit
Jean Viardot, où l’honnête homme se fait collectionneur,
s’entourant d’un choix de très peu de livres qu’il fait luxueu-
sement établir” ; c’est au XVIII
e
siècle surtout que se déve-
loppèrent de telles pratiques bibliophiliques. Dès 1763, les
amateurs exigeants disposaient d’un ouvrage de référence
essentiel : la
Bibliographie Instructive ou Traité de la
connaissance des livres rares et singuliers
publiée par le
libraire Guillaume-François Debure le Jeune. Quoi de
surprenant, dans ces conditions, si ce dernier parvint à iden-
tifier pour la première fois la
Bible
de Gutenberg après avoir
scruté l’exemplaire de la bibliothèque Mazarine qui avait
appartenu à Mazarin lui-même ? Les révolutionnaires, en
supprimant les institutions de l’Ancien régime et en plaçant
leurs biens “sous la main de la Nation”, donnèrent naissance
aux bibliothèques municipales : celles-ci eurent désormais la
responsabilité de gérer des collections devenues, avec le
temps, patrimoniales et au sein desquelles on vit émerger
les trésors qui allaient former peu à peu, au XIX
e
siècle déjà,
mais plus encore au XX
e
, ces jardins secrets aux essences
rares que nous appelons aujourd’hui “Réserves”. L’histoire
du livre, l’histoire du goût et l’histoire des mentalités rejoi-
gnent ici le cours de l’Histoire.
La Réserve de la bibliothèque Mazarine, dans sa concep-
tion, son organisation matérielle et son fonctionnement est
relativement récente, même si les documents les plus
remarquables (manuscrits, imprimés et reliures de grande
valeur) faisaient depuis longtemps l’objet d’une attention
particulière et furent mis en lieu sûr au cours des deux
dernières guerres mondiales. Véritable bibliothèque au sein
de la bibliothèque, située dans un espace clos,
séparée du reste des collections mais vivant en
symbiose avec elles, cette Réserve s’enorgueillit
en outre de l’existence d’un “saint des saints” où,
telles des reliques, les pièces les plus presti-
gieuses, dont les titres dorés à l’or fin luisent
doucement dans la pénombre, semblent défier le
temps, à l’abri de grilles protectrices. Afin de
préserver l’intégrité de ces documents, on en a
délibérément restreint les conditions d’accès, et leur consul-
tation, dûment justifiée, doit demeurer plutôt exception-
nelle. Les quelque dix-huit mille ouvrages dont se compose
la Réserve se répartissent en une série de fonds juxtaposés,
qui possèdent chacun leur individualité : les manuscrits, au
nombre de 4.640, proviennent pour la grande majorité
d’entre eux des confiscations révolutionnaires : 1.400 sont
des manuscrits médiévaux, tous microfilmés aujourd’hui ;
leurs enluminures, numérisées depuis plusieurs années,
enrichissent la base Liber floridus, que l’on peut consulter
urbi et orbi
sur Internet (1).
Parmi les plus spectaculaires, citons un texte de
Cassiodore copié sans doute dans le diocèse de Modène, à
Nonantola, vers la fin du IX
e
siècle, quelques ouvrages litur-
giques, dont les
Heures de Charles de France
(vers 1465-
1469) et le
Bréviaire du Mont Cassin
(vers 1100), ou encore
les
Antiquités juives
de Flavius Josèphe enluminées par
trois artistes différents à la demande du cardinal Georges
d’Amboise, pour son château de Gaillon, au début du XVI
e
siècle. Les incunables dépassent les 2 000 entités ; on y
remarque une vingtaine d’exemplaires rarissimes sinon
uniques, telle cette
Vie de saint Jacques
imprimée à Paris
vers 1493. Les mazarinades, auxquelles le ministre du jeune
Louis XIV s’intéressait beaucoup de son vivant, bien qu’elles
lui fussent presque toujours hostiles, constituent à coup
sûr aujourd’hui un des fonds emblématiques de la Réserve,
avec plus de 5 000 pièces. Si l’on ajoute à ces trésors une
centaine de monuments typographiques sortis des presses
de l’Imprimerie royale et reliés en maroquin rouge aux
armes du roi, une imposante cohorte d’ouvrages portant les
armes de Mazarin, une collection de quelque 800 volumes
donnée en 1955 par Paul Faralicq et son épouse, où abon-
dent les reliures du XIX
e
siècle signées par les meilleurs arti-
sans de l’époque, de Simier à Marius Michel, enfin si l’on
veut bien prendre en compte plusieurs milliers de livres
retirés progressivement du fonds général au cours des
dernières décennies, en raison de leur beauté, de leur
rareté, de leur préciosité, de leur fragilité, eu égard notam-
ment au caractère exceptionnel de leur illustration ou de
leur reliure, on aura une idée au moins approximative des
joyaux contenus dans le coffre-fort de la bibliothèque
Mazarine ! Mais en continuant d’attribuer un statut de
Réserve à des ouvrages qui méritent un respect et des
soins particuliers, nous ne plaidons pas pour autant en
faveur d’un traitement des livres précieux qui les rendrait
quasiment inaccessibles aux chercheurs : car si nous sommes
comptables de cet héritage culturel devant la postérité,
nous le sommes aussi devant la communauté scientifique
d’aujourd’hui ; nous devons faciliter l’étude et la recherche,
donner une plus-value à ce patrimoine, lui insuffler un peu
de vie en allant au-devant de tous ceux qui nous aident à
avoir l’intelligence du livre, considéré non pas comme un
simple objet de conservation mais comme une source
inépuisable de savoir.
u
(1) :
Défense et illustration d’une “réserve” de livres précieux
Par
Christian Péligry,
Conservateur général et Directeur de la Bibliothèque Mazarine à l’Institut de France
Bible polyglotte, 1645,
imprimée sous les auspices
du cardinal Mazarin ;
frontispice gravé par
Gilles Rousselet d’après
Sébastien Bourdon.
Photo D.R.
Dossier
Ces jardins
secrets aux
essences rares que
nous appelons
aujourd’hui
“Réserves”.”
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