Hiver 2007 - page 12

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Le Mime Marceau
Soixante années de bon compagnonnage ont lié
Marcel Marceau et le critique dramatique que
j’étais. Plus et mieux que tout commentaire me reviennent
des images qui les jalonnent et éclairent l’originalité rare
de ce poète de la scène.
La première, au printemps de 1947. L’effervescence
artistique suscitée dans le monde du théâtre depuis la
Libération favorisait les recherches de tous ordres. En
mars 1947, le Théâtre de Poche, à Paris, accueillit un
spectacle de pantomime. Sous le nom de BIP, nous
découvrîmes un Pierrot de notre temps, personnage en
blanc et gris – blanc pour le masque, gris pour le costume
collant – et le rouge d’une rose piquée sur un haut de
forme beige un peu cabossé, le bleu enfin des rayures d’un
maillot de corps ; BIP commençait à prendre vie, animé
par un débutant de vingt quatre ans, Marcel Marceau.
Inconnu hier du public, il s’imposait d’emblée et replaçait
la discipline du mime, depuis longtemps marginale, dans la
vie théâtrale. La nouveauté de son art, sa puissance
expressive d’une pantomime à l’autre, surprenait le
critique, en vérité fasciné, mais maladroit encore à rendre
justement compte de l’événement, si bien que je traduisais
seulement mon enchantement par un appel – Marceau le
rappelait volontiers : “Retenez bien cette apparition de
BIP qui fait trois tours et puis s’en va !”
Un quart de siècle plus tard, Marceau se présentait au
Festival d’Avignon à l’invitation de Paul Puaux. Je le revois
seul sur le plateau dressé dans l’immense espace de la
Cour d’honneur, entre les hautes murailles du Palais des
Papes, seul face à trois mille spectateurs. Je me tenais sur
le côté et mon regard embrassait ce face à face saisissant :
la solitude du mime cerné par les projecteurs, occupant,
par le rayonnement de son art la totalité de l’espace
scénique autant que la masse humaine du public le faisait
de l’amphithéâtre. Etonnant accord !
En 1987, nos routes se croisèrent à Buenos Aires.
Marcel Marceau jouait dans une salle comble de plus de
mille spectateurs. J’étais l’un d’eux. A la fin de la
représentation, il commençait à saluer quand une rumeur
étrange, sourde, s’éleva, s’enfla, s’amplifia jusqu’à
l’explosion des applaudissements, l’assistance debout.
Par une “bronca” familière dans les stades de football les
jours de victoire, elle exprimait sa joie, sa gratitude.
Dans son art, Marcel Marceau a été le génie même,
tant il l’incarnait dans sa création, tant il en épousait
l’esprit et la forme, tant il en modulait le langage en
nuances merveilleuses.”
Paul-Louis Mignon
, correspondant de l’Académie
des Beaux-Arts
L’immense mérite de ce très grand artiste,
Marcel Marceau, fut de faire renaître un art qui
avait disparu depuis le milieu du XIX
e
siècle : le mime.
A la suite du célèbre Debureau et de son Théâtre des
Funambules, immortalisé par Marcel Carné dans
Les Enfants du Paradis
, le rayonnement de cette discipline
artistique avait progressivement décliné jusqu’à cesser
complètement d’exister sur les scènes de nos théâtres.
Marcel Marceau, élève d’abord de Charles Dullin, puis
d’Etienne Decroux, théoricien du mime, a su dépasser la
pure grammaire du geste que ce maître enseignait pour
faire vivre et revivre ce grand art populaire.
Il inventa alors ce personnage doux-amer de
Bip
, figure
émouvante et pittoresque dont les pantomimes tantôt
comiques –
David et Goliath
–, tantôt dramatiques –
La cage, Le fabricant de masques
– devinrent vite célèbres
dans le monde entier.
On se souvient aussi des
Pantomimes de style
dont le
célèbre
Jardin public
qui fit également l’objet d’un film.
Marceau savait y incarner tour à tour les différents
personnages rencontrés dans un square – commères
tricotant, amoureux, enfants jouant au ballon, curé,
vieillard aveugle, etc. avec un jeu si direct et naturel qu’on
finissait par en oublier le tour de force.
André Bettencourt
A
ndré Bettencourt, membre de la section des Membres
libres, est décédé le 19 novembre 2007, dans sa 89
e
année, à Neuilly-sur-Seine.
Homme politique, André Bettencourt a assumé toute sa
carrière d’importantes responsabilités nationales (plusieurs
fois ministre dans les gouvernements de Pierre Mendès-
France, Georges Pompidou, Couve de Murville, Chaban-
Delmas et Pierre Messmer, il fut également Vice-Président
de la Commission des Affaires étrangères de l’Assemblée
nationale) et locales (il fut Conseiller général du Canton de
Lillebonne, député puis sénateur de la Seine-Maritime,
Maire de Saint-Maurice-d’Etelan, sa ville natale, Président
du Conseil régional de Haute-Normandie et Président du
Comité du Bassin Seine-Normandie.)
André Bettencourt était également un grand protecteur
des arts et de la culture. En 1970, à la demande de Jacques
Chaban-Delmas alors Premier Ministre, il avait assumé
l’intérim du Ministère des Affaires Culturelles. Avec
Liliane Bettencourt, son épouse, il avait participé à la créa-
tion de la Fondation Bettencourt-Schueller qui s’attache,
entre autres actions de mécénat, à promouvoir la vie cultu-
relle et les métiers d’art. C’est à ce titre de protecteur de la
culture et de mécène qu’André Bettencourt avait été élu à
l’Académie des Beaux-Arts en 1988.
En tant que membre de notre Compagnie pendant
presque vingt ans, André Bettencourt aura donné
l’exemple d’une discrétion, d’une élégance, physique et
morale de chaque instant. Je dirais qu’il était l’incarnation
même d’une valeur que j’ai appris à considérer, avec le
temps, comme la manifestation des natures supérieures :
la courtoisie.
L’élégance raffinée qu’André Bettencourt professait en
toute circonstance, et qui était célèbre à l’Institut, était
bien en effet le signe de sa droiture, de son dévouement
sincère et ô combien désintéressé aux sujets qui nous ont
liés pendant ces vingt dernières années : la promotion
de la culture, l’aide aux artistes à laquelle
André Bettencourt s’est consacré avec cette passion qu’il
partageait avec son épouse.
André Bettencourt était pour l’Académie, au nom de
laquelle je m’exprime ici, un soutien toujours présent,
toujours loyal, toujours enthousiaste.
Il était aussi pour moi un ami qui ne sera pas remplacé.
Pourtant, ce m’est une consolation de penser que son
exemple restera dans nos mémoires et qu’il les nourrira de
son élégance.”
Arnaud d’Hauterives
, Secrétaire perpétuel
Au retour de ses tournées et des très grands succès qu’il
remportait de Moscou à Berlin et de New York à Tokyo,
Marcel Marceau avait une obsession : recréer un théâtre
de mime et une troupe.
Ainsi naquirent dès la fin des années cinquante ses
célèbres mimodrames :
Le manteau, Le Mont de Piété,
Le petit cirque, Don Juan,
avec une troupe de jeunes
comédiens-mimes qu’il avait su former et dans des décors
somptueux de Jacques Noël.
J’ai eu la chance, à l’époque, de voir Marcel Marceau
s’adresser au jeune compositeur que j’étais alors pour
écrire les partitions de ces mimodrames, et je garde un
très vif souvenir de ce travail en commun.
En 1991, Marcel Marceau fut élu à l’Académie des
Beaux-Arts, sans pour autant que
Bip
cesse de parcourir
les cinq continents avec toujours le même succès.
Je le revois parfois, arrivant à Paris entre deux tournées et
venant directement de l’aéroport, avec sa petite valise,
pour assister à une séance de notre Académie.”
Jean Prodromidès
, membre de la section de
Composition musicale
Au cours de l’automne, notre Académie
a affronté avec tristesse le décès de
deux de ses membres, l’inoubliable
Mime Marceau et notre estimé
André Bettencourt.
H
ommages
Le Mime Marceau.
Photo Studio de Paris - Christophe-Jean Gadrat
André Bettencourt.
Photo Brigitte Eymann
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