Hiver 2007 - page 3

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A
ctualités
A
u cours de cette cérémonie, l’Académie des Beaux-
Arts a proclamé son palmarès et distribué les nom-
breux prix décernés au cours de l’année. Plus de 60
prix représentant un total de près de 500.000 euros ont
ainsi été remis aux lauréats, récompensant des artistes qui
se sont illustrés dans de nombreuses disciplines. Parmi ces
prix, il nous faut souligner l’attribution du premier Prix de
Photographie de l’Académie des Beaux-Arts.
Cette séance exceptionnelle était ponctuée de moments
musicaux offerts par l’Orchestre symphonique du CNR,
direction Pierre-Michel Durand, et Doris Lamprecht,
mezzo-soprano, ainsi que par des interprètes primés dans le
palmarès de l’année. L’Ensemble Les Jeunes Solistes dirigé
par Rachid Safir a interprété
Sacred and Profane - Eight
medieval lyrics
à cinq voix de Benjamin Britten.
Comme chaque année, cette séance s’est clôturée avec la
Fanfare de
La Péri
, de Paul Dukas, interprétée par l’Ensemble
de cuivres du CNR sous la direction de François Carry.
Le discours, prononcé chaque année par le Secrétaire
perpétuel Arnaud d’Hauterives, consacré à un sujet artistique
d’ordre général ou d’actualité, était intitulé : “Représentation
de la mort dans la peinture, une méditation”.
Extrait du discours prononcé par Arnaud
d’Hauterives, Secrétaire perpétuel :
Si j’ai souhaité aborder aujourd’hui le thème de la
finitude humaine et de ses représentations dans la
peinture, c’est précisément parce que cette réflexion est
riche d’enseignements sur l’art pictural lui-même. La mort,
comme le souligne Yves Bonnefoy, “pour autant qu’elle fut
pensée, depuis les Grecs, n’est qu’une idée”. Au contraire,
la peinture est “présence” sensible. Loin de dissiper ou
d’expliquer les mystères de la mort, elle fixe sur la toile les
sentiments mêlés que ce passage inspire aux vivants : effroi
ou dérision, répulsion ou attirance, regret de ce qui est ôté
ou curiosité de ce qui est promis. La peinture, en mobilisant
les moyens graphiques et chromatiques propres à son art,
donne une existence plastique au mystère, elle rend visible
l’invisible. Le peintre est alors confronté à une série de
questions qui soulignent la complexité de son art : comment
décrire la figure de la mort ? Comment donner forme aux
croyances, aux émotions enfouies, individuelles ou
collectives ? Comment figurer la méditation sur la mort par
le biais de la composition, des matières et de la touche, de
la lumière et de la couleur ? […]
La méditation sur la finitude humaine dans la peinture
abandonne parfois même la représentation des figures
convenues de La Mort pour ne plus s’attacher qu’à restituer
le “bruit feutré, le pas du temps”
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. Le funèbre s’installe
alors, sans recours aux images symboliques traditionnelles.
L’imminence de l’autre monde est signalée par un simple jeu
d’ombre et de lumière, par la densité ou la fluidité des
touches, par le bouleversement des couleurs.
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Ainsi le clair-obscur fondant les lumières et les ombres fait
sourdre un lieu où espace et temps demeurent incertains.
Nous glissons alors vers un ailleurs mystérieux comme dans
les œuvres de La Tour. Dans La Madeleine à la veilleuse,
l’un de ses tableaux les plus remarquables, l’équilibre
caractéristique du funèbre, cette tension entre la terre et le
ciel, la lumière et la nuit, l’éphémère et l’éternité, la
naissance et la mort, est rendu à la perfection.
Les contraires se conjuguent pour créer l’harmonie.
L’inquiétude qui naît du tableau est en effet immédiatement
démentie par la sérénité de la rêverie religieuse. La lumière
enveloppe comme un cocon la tête de la Madeleine,
l’extrémité droite des livres, le genou, le crâne puis le bras
et l’épaule. Transcendance et rêve d’éternité se confondent
avec la finalité de l’art. Toute mort appelle une naissance et
toute naissance appelle une mort.
La Tour annonce déjà la nuit diluée d’aube des
Romantiques. Dans un monde de plus en plus rationnel
s’affirme dès la fin du XVIII
e
siècle l’attirance pour les
profondeurs oniriques : fantômes, superstitions, créatures
monstrueuses peuplent les Caprices de Goya et les
cauchemars de Füssli. Désormais, la porte est ouverte au
langage en liberté des profondeurs, à l’univers trouble de
l’inexprimé. Novalis, Hölderlin puis Hugo chantent
l’anéantissement confiant, “la mort, unité qui reprend toute
chose”
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. Et le peintre, à l’exemple de Kaspar David
Friedrich, libéré de l’ancrage des mots, donne matière à sa
rêverie de dissolution dans le cosmos et dans l’absolu. Le
Voyageur au dessus de la mer de nuages observe, solitaire,
un paysage immense où se mêlent les éléments. Il tourne le
dos au monde réel pour se vouer au “Vrai pays”
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.
Aucune morbidité, mais une sérénité, une pureté, une
transcendance palpable dans ces marines et ces paysages
d’enfance qui alimentent le mythe de l’éternel retour.
Comme le murmure tranquille, Paul Valéry, “le don de
vivre a passé dans les fleurs”. L’invisible, une palpitation,
un climat particulier et finalement la transcendance de
toute peinture est celle que l’on trouve déjà dans le clair-
obscur de La Tour, puis dans les illuminations de Turner ou
plus tard dans “l’abstraction fervente” d’Olivier Debré.
I) Shakespeare,
Tout est bien qui finit bien
, Acte V, scène 3.
2) Bachelard,
L’Eau et les rêves
: “On ne rêve pas profondément avec
des objets. Pour rêver profondément, il faut rêver avec des matières.”
3) Victor Hugo,
Toute La Lyre.
4)Selon l’expression du romantique allemand Jean-Paul Richter,
dit Jean-Paul.
Séance publique annuelle de l’Académie des Beaux-Arts
Le mercredi 14 novembre 2007 a eu lieu la
séance publique annuelle de rentrée de
l’Académie des Beaux-Arts, présidée par Pierre
Schœndœrffer, de la section des Créations
artistiques dans le cinéma et l’audiovisuel, sous
la Coupole de l’Institut de France.
Ci-dessus : Doris Lamprecht, mezzo-soprano, et l’Orchestre symphonique
du CNR, dirigé par Pierre-Michel Durand, qui interprétaient
Le Poème de
l’Amour et de la Mer
ainsi que
La Mort de l’Amour
de Ernest Chausson.
Photos Juliette Agnel
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