Hiver 2007 - page 6

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L
a pluridisciplinarité compta parmi les idées fonda-
trices de l’ “Institut national des sciences et des
arts”. Pour l’aider dans ses tâches, on le dota d’une
bibliothèque encyclopédique, commune à tous ses
membres, qui devait constituer un “abrégé du monde
savant” et “raccorder toutes les branches de l’instruction”.
Le fonds d’origine de cette bibliothèque fut rassemblé en
très peu de temps, grâce aux confiscations révolution-
naires. Il se développa ensuite grâce à des achats et des
dons multiples et continue de s’enrichir aujourd’hui.
Cette conception moderne de la documentation, qui
mariait les arts aux lettres et aux sciences, contribua à
créer une collection foisonnante et originale,
où cohabitent livres, manuscrits, dessins,
estampes, photographies, médailles et objets,
tant anciens que contemporains.
Un autre aspect novateur de la bibliothèque
fut, dès sa création, son appropriation par les
membres de l’Institut. Soucieux d’enrichir les
collections qui les aidaient à accomplir leur œuvre et en
conservaient la mémoire, les académiciens instituèrent une
tradition de dons à leur bibliothèque. Ils souhaitèrent aussi
la partager avec des personnes de leur choix. Ainsi le règle-
ment de 1796 prévoyait-il que chaque membre avait le
droit d’y faire entrer une personne. Ce principe est
toujours en vigueur et, pour être admis à la bibliothèque,
les nouveaux lecteurs doivent solliciter le parrainage d’un
membre de l’Institut.
Outil de travail pour les académiciens, conservatoire de
leurs ouvrages, centre de documentation sur les activités
des académies et de leurs membres, la Bibliothèque de
l’Institut est aussi un musée. Parmi ses trésors bibliophi-
liques, nous ne retiendrons ici que quelques exemples
concernant l’Académie des Beaux-Arts.
Dans les dépôts de livres confisqués sous la Révolution,
la bibliothèque recueillit de précieux recueils de costumes
de ballets provenant de l’Hôtel des Menus-Plaisirs à
Versailles, où s’organisaient les fêtes du roi et de la cour.
Des dépouilles de l’Abbaye Saint-Germain des Prés, elle
retint un épais recueil de gravures en clair obscur et de
maîtres anciens. Ses douze carnets de Léonard de Vinci, à
dominante scientifique, furent saisis par Bonaparte à
Milan car, pensait-on, seuls les membres de l’Institut, à
Paris, sauraient les étudier.
Au début du XIX
e
siècle, la bibliothèque cohabita avec
les Ecoles d’architecture, de peinture et de sculpture,
fusionnées en une seule institution, l’Ecole
des Beaux-Arts, qui déménagea rue Bonaparte
en 1829. L’Ecole d’architecture avait hérité de
la bibliothèque de l’Académie royale d’archi-
tecture et elle abandonna de précieux livres et
plans à l’Institut. Parmi eux se trouvent les
plans et dessins de l’atelier de Robert de
Cotte (1656-1735), le relevé complet du château de Blois
au XVIII
e
siècle, et cinq grands volumes contenant 1700
estampes de Jean Le Pautre (1618-1682), reliés aux armes
de l’Académie d’architecture. Un autre in folio, les
Fragmens d’architecture … du Louvre
de J.-F. Blondel,
également relié au fer de l’Académie, contient une inscrip-
tion manuscrite : “Le 1 er décembre 1755, M. François
Blondel architecte du Roy et de l’Académie a présenté ce
livre à l’Académie qui a été reçu avec l’applaudissement de
toute l’Académie.”
Les membres de l’Institut furent et sont toujours les
premiers bienfaiteurs de leur bibliothèque. Deux collec-
tions de livres d’art furent données par Georges Duplessis
(1834-1899), historien de la gravure et conservateur du
Cabinet des estampes de la Bibliothèque nationale, et
Louis Bernier (1847-1919), architecte de l’Opéra Comique.
Duplessis laissa près de 300 livres à figures des XV
e
et XVI
e
siècles et plus d’un millier d’anciens catalogues de ventes.
Il y a quelques années, M. Pierre Rosenberg découvrit
parmi ces derniers deux rares catalogues de tableaux
annotés à la mine de plomb par Gabriel de Saint-Aubin
(1724-1780) qui avait l’habitude de couvrir les marges de
ses catalogues de vente de petits croquis grâce auxquels il
est souvent possible de vérifier une attribution.
Les livres d’artistes offerts récemment par les membres
de l’Académie ainsi que le très complet fonds Lurçat, reflè-
tent toute la palette de ce genre bibliophilique. Ils s’ajou-
tent aux dessins de Charles Percier (1764-1838) et
d’Hercule Catenacci (1815-1884), aux aquarelles de Pierre-
Eugène Clairin (1949-1912), aux carnets intimes du peintre
Edouard Vuillard (1868-1940), aux plans de Jacques Hittorf
(1792-1867), aux croquis et dessins de Pierre Bonnard
(1867-1947). Dans le domaine musical, Camille Saint-Saens
donna le manuscrit d’une symphonie, et Jacques Halévy,
Jules Massenet, Claude Debussy et Henri Büsser, des
œuvres musicales autographes. Il faut aussi mentionner le
don, par un particulier, en 1921, du manuscrit autographe
de huit œuvres musicales de Mozart (1775-1776).
Les artistes de l’Académie confièrent également des
archives personnelles. Le journal et la correspondance des
peintres Jacques-Emile Blanche (1861-1942) et Edouard
Detaille (1847-1912), les papiers des secrétaires perpé-
tuels Charles Widor (1844-1937), Adolphe Boschot (1871-
1955) et Louis Hautecœur (1884-1973) constituent des
sources de première importance. Ces fonds réservent
parfois des surprises. Ainsi a-t-on découvert dans celui du
peintre surréaliste Félix Labisse une copie unique d’un
film en 16 mm d’Alain Resnais,
Visite à l’atelier de Félix
Labisse
(vers 1947-49).
Tout récemment, la bibliothèque s’est vue confier les
archives du musicologue Bernard Gavoty (1908-1981) et
celles de Pierre Dehaye qui, en tant que directeur de la
Monnaie de Paris, encouragea avec ferveur l’art de la
médaille. L’épée d’académicien de Louis Pauwels fut
donnée par sa veuve en 2006.
La bibliothèque
des Immortels
“Une bibliothèque est un temple par la richesse
des livres qu’elle abrite, mais la splendeur n’est
pas dans sa décoration, elle est dans la réunion
qu’elle permet du savoir par les livres”.
Ce savoir, la bibliothèque de l’Institut lui donne
une âme à travers nos académiciens qui ne
cessent de questionner les œuvres de nos
ancêtres et d’enrichir de leurs essais les rayons
de la galerie. Non, ces trésors ne sont pas
enterrés dans un sanctuaire. Ils vivent dans une
unique ambition : mettre le savoir au service
d’hommes et de femmes dont les rêves et les
projets ont toujours conduit à de grandes
découvertes et ont nourri l’esprit novateur et
humaniste qui anime l’Institut de France depuis
sa création.
Gabriel de Broglie
, Chancelier de l’Institut
Président de la Société des Bibliophiles français
in
Le spectacle du Monde
, janvier 2008
La Bibliothèque de l’Institut
Par
Mireille Pastoureau
, Directeur de la Bibliothèque de l’Institut
Outil de travail,
la Bibliothèque de
l’Institut est aussi
un musée...
Dossier
La Bibliothèque de l’Institut au début du siècle (à droite, photo DR)
et récemment (à gauche, photo CmPezon).
Louis XIV en Apollon,
Ballet des Noces de Pélée
et Thétis, 1654.
Document conservé à la
Bibliothèque de l’Institut.
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