Hiver 2007 - page 7

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Comment est né le projet de l’IMEC ?
Quelle est sa spécificité par rapport aux autres
institutions similaires ?
Ce projet est né hors du milieu professionnel des biblio-
thèques et des archives et a été porté principalement par
des chercheurs, spécialistes de l’histoire de l’édition, des
revues, et d’auteurs contemporains à l’œuvre singulière
(Genet, Céline), ainsi que par des éditeurs importants qui
en assurèrent successivement la présidence (Claude
Durand, Antoine Gallimard et Christian Bourgois). Il en a
résulté un effet contradictoire : d’un côté une notoriété
rapide dans le monde de la recherche, inté-
ressée de trouver là de nouvelles ressources
documentaires largement inédites et inexploi-
tées, et sans doute plus aisément accessibles
que dans d’autres institutions, tandis que le
monde de l’édition fut vite convaincu d’avoir
trouvé avec l’IMEC une solution concrète et
patrimoniale à ses problèmes d’archivage ; de
l’autre, une querelle en illégitimité de la part
de certains professionnels de la chose archivis-
tique, inquiets d’une “concurrence” potentielle de la part de
ce nouvel acteur, à leurs yeux trop hétérodoxe. En effet, le
monde de l’archive vivait jusque-là dans une sorte de
système oligopolistique, avec ses référents traditionnels et
quasiment obligés que sont la Bibliothèque nationale, la
Bibliothèque littéraire Jacques Doucet, ou encore celle de
l’Institut ou de la Ville de Paris (BHVP), ainsi bien sûr que
les Archives nationales (notamment dans sa section “fonds
privés”). Cette querelle s’est bien sûr atténuée avec le
temps, grâce aux collaborations croissantes de l’IMEC avec
plusieurs de ces institutions ; mais aussi parce que le soutien
sans cesse croissant du Ministère de la Culture a fini par
convaincre les plus réticents qu’il leur faudrait désormais
compter avec ce “vilain petit canard”. Ainsi, peu à peu, la
concurrence s’est muée en complémentarité – et je ne peux
que m’en réjouir, surtout si ce faisant, les initiatives de
l’IMEC ont contribué à faire “bouger les lignes” dans le pré-
carré institué du monde jusqu’ici très clos des archives.
Ce climat institutionnel, que je veux croire apaisé, a
permis à l’IMEC de faire valoir et jouer ses particularités :
la place et le rôle essentiels des déposants et ayants droit
qui restent pour la plupart propriétaires de leurs archives
et acceptent leur ouverture la plus large possible à la
recherche ; la priorité accordée par l’Institut aux cher-
cheurs grâce au dispositif, unique en son genre, de travail
et de résidence mis en place à l’abbaye
d’Ardenne depuis 2004 ; la diversité et l’enri-
chissement permanent d’une collection d’ar-
chives au cœur du contemporain, résolument
pluridisciplinaire ; la politique très dynamique
de valorisation des fonds, notamment au plan
éditorial grâce à notre proximité avec le
monde de l’édition ; l’ouverture de l’institut
aux coopérations internationales, dont témoi-
gnent par exemple les projets d’exposition
consacrée à Irène Némirovsky en 2008 au Museum for
Jewish Heritage à New-York, ou celle sur la vie culturelle
française sous l’Occupation que nous présenterons à la
New-York Public Library, puis à la Bibliothèque nationale
du Québec à Montréal en 2009.
Y a-t-il à l’IMEC un traitement et une conservation
spécifiques des archives, par rapport aux autres
institutions ?
Sans pouvoir rentrer ici dans les détails, je répondrai
seulement que l’IMEC s’est toujours efforcé, surtout à
partir de son installation à l’abbaye d’Ardenne, grâce à la
qualité de l’outil technique mis à sa disposition, de traiter
et conserver les archives avec le plus de professionnalité
possible, dans le respect des normes partagées par toutes
les autres institutions similaires, mais toujours avec le
souci, primordial pour nous et pour nos déposants, de la
mise à disposition rapide et contrôlée des archives aux
chercheurs et aux éditeurs. Cette exigence, parfois
pesante, met en fait l’IMEC en permanence sous tension,
nous oblige à faire des choix dans nos priorités, à être
mobiles, à l’écoute des besoins du monde de la recherche
et des attentes de nos déposants, bref à toujours être intel-
lectuellement sur la brèche, aux aguets. D’où l’impérieuse
nécessité pour nous d’être le plus professionnel possible et
de ce point de vue, si je me réfère aux rapports réguliers
de l’inspection du ministère de la culture, je peux affirmer
que l’IMEC est une institution plutôt performante, en
progrès constants.
Comment se construit le rapport au public ?
Comment les archives sont-elles présentées,
consultées, mises en scène ? Comment rendre
l’archive “vivante” ?
L’installation à Ardenne nous a permis d’expérimenter
des formes de présentation d’archives au public, à travers
des expositions comme celle sur Marguerite Duras, en
2006. Sa conception a été confiée à un écrivain, Dominique
Noguez, et non, comme le veut la tradition, à un
conservateur, ce qui nous a conduit à sortir des
sentiers battus pour montrer des archives extrê-
mement riches en ce cas d’espèce – même si je
trouve que nous en sommes pas encore allés
assez loin dans cette voie, qui consiste à confier à
un artiste un travail sur un autre artiste, à partir
du matériau de son œuvre et de son archive.
Plusieurs expériences étrangères beaucoup plus
audacieuses (par exemple, à l’Académie des arts
de Berlin, en 2005) m’ont convaincu de la fécon-
dité d’une telle démarche. Nous tentons également, avec
un certain succès, d’autres formes de présentation publique
de pièces d’archives exceptionnelles par des spécialistes de
l’œuvre concernée.
Dans tous ces cas, nous nous fondons sur l’hypothèse,
contraire aux idées reçues, que le public est en fait beau-
coup plus intéressé qu’on ne le croit par la monstration
d’archives, qu’il peut même céder à une certaine fascina-
tion, voire une fétichisation, aux effets pervers, que seul un
dispositif d’explication forcément complexe peut réussir à
contrer. Si l’archive attend encore sa pédagogie, elle
demeure un excellent medium pour renouveler le genre,
plutôt ingrat, a priori, de l’exposition littéraire. En ce sens,
le contenu même des archives que nous conservons, avec
une insistance particulière sur tous les matériaux qui
rendent compte de l’œuvre à travers sa genèse (carnets,
brouillons, esquisses, etc.), mais également de tout ce qui
touche à sa diffusion au sens large (éditions originales,
réceptions critiques, traductions, etc.), permet de conce-
voir des expositions qui ne se bornent plus à la tradition-
nelle présentation de “beaux manuscrits”.
Les problèmes de stockage sont inévitables et il
semble qu’à l’abbaye d’Ardenne les
20 kms/linéaires existants de magasins soient
déjà insuffisants ; quelles solutions imaginer
pour l’avenir ?
En effet, nos nouveaux magasins sont en voie de satura-
tion. Que faire ? D’une part, il est inenvisageable, dans le
cas des collections de l’IMEC – qui pour l’essentiel, je le
rappelle, demeurent la propriété des déposants et ne
peuvent donc être aliénées ou altérées contre leur gré –
d’opérer une “réduction” comme on le fait dans les
caveaux de cimetières lorsque ceux-ci sont pleins ; d’autre
part, on ne saurait décréter un moratoire de la collecte des
fonds, au risque de briser stupidement une dynamique de
développement fondamentalement positive et due pour
l’essentiel à l’attractivité spécifique de l’IMEC, dont rien
n’indique qu’elle pourrait être détournée au profit d’autres
institutions au mépris des désirs des déposants. Il faut
donc faire preuve d’imagination et d’initiative. En fait,
plusieurs alternatives existent pour mieux maîtriser le flux
irrépressible des archives, comme une sélectivité plus
exigeante des fonds accueillis (et l’IMEC, croyez-moi, est
loin d’accepter toutes les archives qu’on lui propose), tout
en préservant ce qui fait l’originalité de la Collection : sa
pluridisciplinarité et sa contemporanéité.
L’autre voie consiste à réfléchir, avec nos partenaires en
région, sur un partage de ressources documentaires,
comme les bibliothèques historiques des
éditeurs, qui constituent un joyau unique en son
genre, d’une grande cohérence matérielle et
patrimoniale, susceptible d’enrichir un éventuel
projet de bibliothèque publique de dimension
régionale. Des réflexions sont engagées en ce
sens, qui pourraient déboucher sur un désen-
gorgement de nos collections, ce qui ne nous
empêchera pas d’envisager la construction, de
toute manière indispensable, de nouveaux
magasins sur le site même d’Ardenne dans un
délai plus ou moins rapproché. Ce dont je suis sûr en
revanche, c’est que les problèmes de stockage, que connais-
sent toutes les institutions d’archives, ne peuvent être
résolus seulement par une meilleure gestion des espaces,
mais que cela passe toujours par une réflexion forcément
complexe sur le contenu des collections et sur l’ambition et
le projet de l’institution qui les conserve. L’archive n’est pas
une “chose” qu’on se contente de “gérer”, elle est d’abord
un organisme vivant, qui prolifère certes, de façon parfois
monstrueuse, mais aussi qui irrigue et féconde ce qui la
produit, c’est à dire aussi bien la société que ses créateurs.
Et je crois qu’une société qui n’aurait plus le “goût de l’ar-
chive”, pour reprendre la belle expression d’Arlette Farge,
serait en voie de disparition, d’effacement.
Propos recueillis par Nadine Eghels.
Le goût de l’archive
Rencontre avec
Olivier Corpet
, directeur de l’IMEC (Institut Mémoires de l’Edition Contemporaine)
Etre mobiles,
à l’écoute des
besoins du monde
de la recherche et
des attentes de nos
déposants...
L’archive n’est
pas une “chose”
qu’on se contente
de “gérer”,
elle est d’abord
un organisme
vivant
Dossier
Page de gauche : la Grange aux Dîmes, le temps d'une exposition.
Photo DR
Ci-dessus : vue d'ensemble du site à travers la rosace de l'abbatiale.
Photo DR
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