Hiver 2007 - page 8

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Dossier
Q
uel lien mystérieux existe-t-il, par-delà les fron-
tières de la vieille Europe, entre des villes aussi
différentes que Vienne, Admont, Ulm, Prague,
Saint-Gall, Milan, Florence, Dublin, Mafra,
Coïmbra ou L’Escorial, si ce n’est leurs bibliothèques, dont
on ne sait ce qu’il convient d’admirer le plus : les trésors
bibliographiques qu’elles renferment ou les écrins qui ont
été conçus pour les conserver ? Elles arborent parfois un
luxe inouï comme en témoigne la bibliothèque de l’abbaye
bénédictine de Metten, à l’orée de la forêt bavaroise, où
les “stucs, dorures, fresques, boiseries, angelots, atlantes,
guirlandes, bouquets, allégories, inscriptions réussissent
dans leur exaltation commune à faire presque oublier les
livres…” (Jacques Bosser) ! Il subsiste encore chez nous
quelques spécimens de ces temples du savoir élevés à la
Renaissance et surtout à l’âge classique ou au siècle des
Lumières : ainsi la bibliothèque du chapitre de Noyon,
l’ancienne Méjanes d’Aix-en-Provence et l’ancienne
Inguimbertine de Carpentras, déjà transférées ou en cours
de transfert dans des constructions plus modernes, la
bibliothèque du collège des jésuites de Valenciennes, la
grande salle Saint-Loup de Troyes ou encore la biblio-
thèque Mazarine qui constitue sans doute, en France, l’un
des exemples les plus remarquables de bibliothèque histo-
rique, fidèle à sa vocation première et toujours ancrée, au
bord de la Seine, dans ses bâtiments originels.
Construite d’après les plans de Louis Le Vau, à l’empla-
cement de la tour de Nesle, et installée dans le pavillon
oriental du collège des Quatre-Nations - devenu palais de
l’Institut de France - elle fut
ouverte au public, selon le vœu
testamentaire du cardinal
Mazarin, en 1689, un an après la
mise en service du collège ; elle
apparaît aujourd’hui comme la
plus ancienne des bibliothèques
de grands établissements placées sous la tutelle du
Ministère de l’Enseignement supérieur dont elle reçoit
chaque année une dotation de fonctionnement. Sa vie n’a
pas toujours été celle d’un long fleuve tranquille ; après
maintes péripéties, elle ne retrouva son identité et son
autonomie de gestion qu’au lendemain de la dernière
guerre, à l’ombre de la célèbre coupole. Fière de ses
origines et de son passé qui lui confèrent un immense
prestige, fière de son architecture exceptionnelle et de ses
collections patrimoniales qui comptent parmi les plus
beaux fonds anciens de France, elle n’est pas seulement un
joyau du XVII
e
siècle dont on vient admirer les splendides
boiseries ; elle n’est pas seulement un musée consacré à
l’histoire du livre où l’on expose de loin en loin quelques
“pièces” remarquables : manuscrits enluminés du Moyen-
Âge, livres imprimés du XV
e
au XVIII
e
siècle, reliures de
toutes les époques ; elle n’est pas non plus une biblio-
thèque qui vivrait repliée sur elle-même , en dehors du
temps et de l’espace, étrangère aux évolutions du monde
contemporain. Soucieuse de jouer pleinement son rôle,
aujourd’hui comme hier, la Bibliothèque Mazarine doit
affirmer son appartenance à un réseau et mettre en œuvre
une politique de diffusion et de valorisation de ses collec-
tions dont la réussite semble conditionnée de toute
évidence par le recours aux nouvelles technologies. Elle
s’est résolument engagée dans un processus de modernisa-
tion qui lui a déjà permis de rejoindre le cercle des biblio-
thèques informatisées et lui permettra, à l’avenir, de
répondre de mieux en mieux aux attentes, aux besoins
sinon aux exigences des lecteurs du XXI
e
siècle. Le cata-
logue consultable en ligne comporte déjà 170.000 notices ;
il devrait s’enrichir de 100.000 notices supplémentaires au
cours des cinq ans à venir. Les manuscrits médiévaux ont
tous été microfilmés de 1995 à 1997 ; leurs descriptions, à
l’instar de celles des manuscrits modernes, seront prochai-
nement accessibles sur le site “
Calames
” (début 2008);
quant aux enluminures, reproduites à l’issue d’une
campagne de numérisation effectuée par l’IRHT de 1998 à
2001, elles forment avec plus de 15.000 images, le socle de
la base iconographique “
Liber floridus
”.
Quelles sont les missions de la Bibliothèque Mazarine ?
Elles tiennent dans ces quatre mots :
enrichir, communi-
quer, conserver, valoriser
. Il lui faut en effet enrichir ses
collections par des achats, des dons, des legs ou par dépôt
légal, selon une politique clairement définie tout en les
rendant plus “lisibles” et plus accessibles informatique-
ment ; elle doit mettre ces ressources à la disposition du
public, car faciliter l’étude et la recherche, c’est aller au-
devant de tous ceux qui nous aident à avoir l’intelligence
du livre, considéré non pas comme un simple objet de
conservation mais comme une source de savoir ; elle doit
aussi préserver un héritage reçu des siècles passés, du plus
humble des documents jusqu’aux trésors les plus précieux
afin de transmettre à son tour ce patrimoine aux généra-
tions futures ; il lui appartient en dernier lieu d’exploiter et
de mettre en valeur les monuments typographiques qu’elle
possède, considérés soit isolément, soit sous forme d’en-
sembles cohérents, afin de mieux appréhender leur
origine, leur valeur, leur intérêt historique, littéraire ou
artistique et de porter le résultat des recherches ainsi réali-
sées à l’attention de la communauté scientifique. Les expo-
sitions thématiques, organisées en fonction des spécialités
ou des pôles d’excellence de la bibliothèque et en liaison
avec les commémorations nationales ou d’autres manifesta-
tions culturelles, constituent une excellente mise en valeur
des collections patrimoniales de la bibliothèque Mazarine.
Mais nul n’est prophète en son pays car celle-ci, malgré
le prestige considérable dont elle jouit à l’étranger et bien
qu’elle attire, chaque année, des centaines de visiteurs
venus de l’Ancien et du Nouveau monde, peine à remplir
ses missions, faute de moyens suffisants : les crédits dont
elle dispose lui permettent tout au plus de satisfaire ses
besoins les plus immédiats ; la poursuite du catalogue
informatisé, si elle n’est pas soutenue par une aide spéci-
fique, risque de marquer bientôt le pas et la numérisation
de certains documents, pourtant si désirée, si attendue,
semble encore hors de portée, sur la ligne d’horizon; le
problème posé par l’exiguïté des réserves de livres, que
l’on s’efforce de résoudre d’une manière aussi rationnelle
et efficace que possible, demeure toujours préoccupant;
La Bibliothèque Mazarine à la croisée des chemins
Par
Christian Péligry
, Directeur de la Bibliothèque Mazarine
enfin les indispensables travaux de mise en sécurité font
reculer peu à peu, mais trop lentement, une terrible
menace dont la bibliothèque Anna-Amalia de Weimar
rappelait, il y a trois ans, la funeste réalité. Je forme donc
le vœu que la Mazarine apparaisse longtemps encore
comme l’une des plus belles bibliothèques d’Europe et
souhaite qu’elle puisse obtenir, à brève échéance, les
moyens de devenir aussi l’une des plus modernes, sans rien
perdre de son âme ni renoncer à son charme.
Accès
: la Bibliothèque Mazarine, située 23 quai de Conti,
Paris 6
e
, est ouverte du lundi au vendredi, de 10 h à 18 h.
Tél. : 01 44 41 44 66.
Site Internet :
.
Collections
: plus de 500.000 volumes dont 180.000
antérieurs à 1800 ; 2.600 périodiques (dont près de 600
vivants) ; 4.641 manuscrits ; 2.370 incunables ;
fonds moderne à caractère historique et littéraire
(spécialités : Moyen-Âge, XVI e -XVII
e
siècles,
histoire locale et régionale de la France, histoire du livre).
Le catalogue
consultable en ligne
comporte déjà
170.000 notices.
La salle de lecture de la Bibliothèque Mazarine,
un des joyaux du Palais de l’Institut.
Photo DR
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