Hiver 2007 - page 9

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A
vec l’humilité qu’il convient d’avoir lorsque l’on
utilise un titre aussi provocateur, nous allons tenter
d’en montrer le bien fondé. Ce titre volontaire-
ment polémique fait courir à son auteur le risque d’être
démenti dans le futur mais il a la conviction que, dans
quelques décennies, il apparaîtra comme ayant été simple-
ment prospectif.
Depuis l’Antiquité, les cités les plus puissantes se sont
dotées ou ont doté leurs temples de bibliothèques, usage
qui se retrouve au Moyen Âge chez les princes comme
dans les monastères. La possession des documents qui
contiennent l’histoire et le savoir donne prestige et puis-
sance. Dans un monde dans lequel peu de gens savent lire,
l’accès à ces bibliothèques, mot qui désigne à la fois les
manuscrits réunis, le meuble qui les porte et le bâtiment
qui les abrite, est très restreint. Il s’agit de collections
privées mais qui se trouvent protégées vis-à-vis des tiers
par le caractère sacré de leur objet ou de leurs proprié-
taires. La bibliothèque est alors un lieu de conservation
mais aussi de consultation, de copie et de traduction, ces
deux dernières étant le seul moyen, par une démultiplica-
tion et une dispersion des manuscrits, d’en protéger à long
terme le contenu.
L’invention de l’imprimerie n’a curieusement pas modifié
le rôle et la nature des bibliothèques, même si la lecture a
commencé à se répandre, car le livre est demeuré un objet
rare, cher et dont la conservation exigeait des compétences
et des précautions particulières. La Renaissance a toutefois
fait prospérer l’idée d’un accès profane à la connaissance,
donc à la lecture, et les premières bibliothèques au sens
actuel qu’on leur donne et qui inclut la notion d’ouverture
au public apparaissent en 1606 au Royaume Uni et en 1643
en France avec la Mazarine. Dès lors, la notion d’intérêt
général, qui ne sera formellement consacrée qu’à la
Révolution, va s’instaurer progressivement comme fonde-
ment de la protection des bibliothèques publiques.
Jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, la conservation des
livres et leur mise à la disposition directe du public demeu-
rent, en France du moins, le seul rôle des bibliothèques
publiques. En 1945 est créée la direction des bibliothèques
et de la lecture publique
, dénomination qui montre que le
lecteur devient la raison d’être du service public qui n’est
plus centré sur la conservation mais sur la recherche, l’en-
seignement et la culture. Le livre n’aurait plus dû alors être
considéré que comme un simple support, support le cas
échéant précieux et à protéger, et l’essentiel de l’attention
aurait dû se porter sur les moyens de favoriser non seule-
ment l’accès du public mais aussi de susciter son intérêt et
de constituer des réseaux de recherche et d’étude.
A souligner que cette approche ambitieuse était en
partie facilitée par le développement considérable des
livres à bas prix destinés à circuler et en aucun cas à être
conservés à long terme. Quelques efforts ont alors été faits
par la création de nouveaux réseaux de diffusion, en
rapprochant notamment les livres des lecteurs avec les
bibliothèques départementales de prêt, mais cela ne faisait
que remplacer le rôle très efficace à la fin du XIX
e
siècle
des bibliothèques scolaires. En fait, l’Etat n’a jamais
affecté à la lecture publique les moyens de l’ambition affi-
chée et, pour des raisons budgétaires, a, exception faite
des conservateurs, maintenu à un niveau peu élevé les
personnels techniques. On voudrait croire qu’il n’existe
plus une collectivité territoriale où l’on affecte à la biblio-
thèque municipale l’agent d’entretien des espaces verts
qui, ne pouvant plus manier la bêche, ne sera guère plus
apte à porter des livres…
Internet et la numérisation seront demain une plus
grande révolution pour les bibliothèques que ne le fut l’im-
primerie. La dématérialisation des livres rend en effet
inutile leur conservation physique qui est jusqu’à ce jour le
premier rôle de la bibliothèque. Il devient en effet possible
maintenant de dissocier le support de son contenu et, sauf
pour une faible proportion de livres précieux au niveau
historique, artistique ou symbolique, il n’y aura bientôt
plus d’intérêt général à la conservation physique de la
plupart d’entre eux.
Cela ne signifie ni la disparition du livre, ni celle des
métiers y correspondant. Dans quelques pays comme le
Royaume-Uni et les Etats-Unis, les bibliothèques qui sont
intégrées à l’enseignement, à la recherche et à l’animation
culturelle pourront peut-être même se maintenir comme
institutions patrimoniales. Cela ne leur sera sans doute pas
possible en France où elles ont
résisté pendant deux siècles pour
demeurer avant tout des lieux de
conservation et, pour une partie
d’entre elles, de diffusion et n’ont
donc pas (contrairement à l’adapta-
tion réussie par les musées) acquis
de réelle légitimité dans les autres
missions qui leur ont été confiées à
la Libération.
D’aucun relèvera qu’il demeure
dans le monde beaucoup de biblio-
thèques et des centaines de millions d’ouvrages à conserver.
Il n’est heureusement pas douteux que les Etats auront à
cœur de ne pas tous les abandonner, mais l’objectif et la
technique ne seront plus ceux des bibliothèques.
Les collections des bibliothèques publiques devraient,
dans cette vision qui demeurera prospective tant que n’aura
pas été maîtrisée la fiabilité de la conservation sur des
supports informatiques, être à terme partagées en trois :
- après vérification qu’il en est conservé un ou deux jeux au
niveau national ou international et que leur contenu est
disponible par Internet (ou par le vecteur qui l’aura
remplacé) destruction des fonds de livres et surtout de
périodiques en mauvais état qui occupent une large place
dans les réserves (il serait beaucoup plus irresponsable de
les laisser à l’abandon et, de fait, inutilisables) ;
- versement aux archives (qui sont déjà organisées pour en
permettre l’accès individuel) des manuscrits et documents
originaux quelle qu’en soit la nature ;
- création de musées
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des livres anciens pour les autres
fonds ; dès lors que l’accès au contenu des ouvrages se fera
par Internet, il n’y aura plus lieu d’organiser des prêts ni
des mises à disposition individualisées pour les
lecteurs
mais bien d’assurer la conservation physique des collec-
tions et d’en faire des présentations et des expositions
publiques pour les
visiteurs
.
Naturellement, rien n’interdira alors de réserver
aux
musées des livres anciens
l’appellation de
bibliothèques
mais ce sera un leurre qui ne permettra pas aux généra-
tions futures de se faire une idée de ce qu’aura été pendant
des siècles le bonheur de tous ceux qui auront eu la chance
de fréquenter ces lieux exceptionnels où l’on est seul au
milieu de tous les autres, inspiré par le poids du savoir
accumulé dans tous ces livres qui vous entourent !
1) L’article L 410-1 du Code du patrimoine dispose que
Est considéré
comme musée toute collection permanente composée de biens dont la
conservation et la présentation revêtent un intérêt public et organisée en
vue de la connaissance, de l’éducation et du plaisir du public,
définition
applicable en l’état aux fonds publics de livres anciens.
Tu viens d’incendier
la Bibliothèque ?
- Oui,
J’ai mis le feu là.
- Mais, c’est un crime inouï !
Crime commis par toi contre toi-même, infâme !
Mais tu viens de tuer le rayon de ton âme !
C’est ton propre flambeau que tu viens de souffler !
Ce que ta rage impie et folle ose brûler,
C’est ton bien, ton trésor, ta dot, ton héritage !
Le livre, hostile au maître, est à ton avantage.
Le livre a toujours pris fait et cause pour toi.
Une bibliothèque est un acte de foi
Des générations ténébreuses encore
Qui rendent dans la nuit témoignage à l’aurore.
Quoi ! dans ce vénérable amas des vérités,
Dans ces chefs d’œuvre pleins de foudre et de clartés,
Dans ce tombeau des temps devenu répertoire,
Dans les siècles, dans l’homme antique, dans l’histoire,
Dans le passé, leçon qu’épelle l’avenir,
Dans ce qui commença pour ne jamais finir,
Tu jettes, misérable, une torche enflammée !
De tout l’esprit humain tu fais de la fumée !
As-tu donc oublié que ton libérateur,
C’est le livre ? Le livre est là sur la hauteur ;
Il luit parce qu’il brille et qu’il les illumine.
Il détruit l’échafaud, la guerre, la famine ;
Il parle, plus d’esclave, et plus de paria.
Ouvre un livre, Platon, Milton, Beccaria ;
Lis ces prophètes, Dante, ou Shakespeare, ou Corneille ;
L’âme immense qu’ils ont en eux, en toi s’éveille ;
Ébloui, tu te sens le même homme qu’eux tous ;
Tu deviens en lisant grave, pensif et doux ;
Tu sens dans ton esprit tous ces grands hommes croître,
Ils t’enseignent ainsi que l’aube éclaire un cloître ;
A mesure qu’il plonge en ton cœur plus avant,
Leur chaud rayon t’apaise et te fait plus vivant ;
Ton âme interrogée est prête à leur répondre ;
Tu te reconnais bon, puis meilleur ; tu sens fondre,
Comme la neige au feu, ton orgueil, tes fureurs,
Le mal, les préjugés, les rois, les empereurs !
Car la science en l’homme arrive la première.
Puis vient la liberté. Toute cette lumière,
C’est à toi, comprends donc, et c’est toi qui l’éteins !
Les buts rêvés par toi sont par le livre atteints !
Le livre en ta pensée entre, il défait en elle
Les liens que l’erreur à la vérité mêle,
Car toute conscience est un nœud gordien.
Il est ton médecin, ton guide, ton gardien.
Ta haine, il la guérit ; ta démence, il te l’ôte.
Voilà ce que tu perds, hélas, et par ta faute !
Le livre est ta richesse à toi ! C’est le savoir,
Le droit, la vérité, la vertu, le devoir,
Le progrès, la raison dissipant tout délire.
Et tu détruis cela toi !
- Je ne sais pas lire.
A qui la faute ?,
Victor Hugo, 25 juin 1871
L’Année Terrible
, VIII, 1872.
Dossier
La fin des bibliothèques
Par
Gilles Wolkowitsch
, Docteur d’Etat en droit, expert-consultant, chargé de cours à l’Université Paris I
et à la faculté de droit de l’Université Paul Cézanne à Aix-Marseille
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Photo CmPezon
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que ne le fut
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