Hiver 2008 - page 26-27

Le Rhône n’est pas un long fleuve tranquille, mais
il garde dans sa mémoire une partie de l’histoire
d’Arles. Elle est écrite par fragments, de marbre, de
navires, d’amphores et de céramiques. Fragments
parfois spectaculaires d’une grandeur passée,
engloutie sous la vase et les débris modernes, à
quelques mètres sous la surface. Depuis près d’une
vingtaine d’années, une équipe obstinée de plon-
geurs sonde patiemment cette mémoire...
D
urant l’Antiquité, les embouchures du Rhône ont
toujours constitué une zone de rupture de charge
entre le grand commerce maritime et la diffusion
en Gaule par le fleuve des matières premières et des pro-
duits de consommation. Les récentes fouilles au large de
la Camargue et dans le lit du fleuve, à Arles, confirment
l’importance stratégique de cette cité. [...]
Avec la chute de Marseille, en 49 avant J.-C., Arles, réor-
ganisée depuis la fondation par Jules César d’une colonie
romaine (46 avant J.-C.), récupéra les avantages du canal.
Elle affirma rapidement la primauté de sa vocation maritime,
au détriment de la cité grecque. Les fouilles sous-marines
menées au large de la Camargue par le DRASSM, orga-
nisme de recherches au service du patrimoine sous-marin
et subaquatique (Ministère de la Culture), ont identifié
de nombreuses épaves romaines échouées sur d’anciens
bancs de sable, à l’entrée d’un grand port maritime lagu-
naire aujourd’hui submergé par la transgression marine.
Conservé avec ses alignements de pierres et ses dépotoirs
sous une dizaine de mètres d’eau, il constitue l’avant port
d’Arles et se situe à quelques centaines de mètres face aux
Saintes-Maries-de-la-Mer, au débouché de l’ancien Rhône
St-Ferréol, l’
ostium metapinum
de Pline.
Mais les opérations du DRASSM conduites dans le lit du
Rhône, au niveau de la ville d’Arles, ont mis au jour d’autres
vestiges, ceux d’un vaste port fluvial qui fonctionnait en
même temps que le port de mer. [...]
Les travaux récents, outre l’épave d’un chaland romain du
Ier siècle avant J.-C., mesurant 30 mètres de long, ont mis
en exergue plusieurs autres épaves fluviomaritimes à fond
plat, de construction méditerranéenne. Mais au delà des
épaves de navires qui révèlent la richesse d’un espace nauti-
que situé à la rupture entre le grand commerce maritime et
la distribution des denrées par voie fluviale, ces recherches
par 6 à 15 mètres de fond ont fait surgir de l’eau un véritable
trésor d’objets en marbre et en bronze qui s’apparente à un
véritable dépotoir urbain. [...]
L’ensemble de ces objets s’apparente sans aucun doute
aux vestiges d’un riche quartier qui comprenait des édifices
publics, religieux et funéraires. Ces éléments, abandonnés
dans le fleuve par des chaufourniers, utilisés en remblai ou
arrachés par une crue, témoignent des remaniements ou
des destructions de ce quartier entre l’époque césarienne
et le IVème siècle après J.-C. Ces découvertes apportent
incontestablement du nouveau sur Arles et confirment la
description faite par le poète romain Ausone au IVème
siècle, qui évoquait une ville double (
duplex Arelate
) établie
sur les deux rives du fleuve. Tous ces objets confèrent en
effet au quartier suburbain de Trinquetaille un caractère
monumental et richement décoré.
Les découvertes d’Arles feront l’objet à l’automne 2009
d’une grande exposition sur les fouilles du Rhône program-
mée au Musée départemental de la ville. Cette grande
manifestation révèlera au public, après restauration, l’en-
semble des œuvres retirées du fleuve ainsi que le contexte
des fouilles.
Luc Long
La publication récente d’un volume consacré à l’histoire d’Arles par une équipe
d’historiens sous la direction de l’auteur (
Arles, histoire, territoires et cultures
,
Actes-Sud, 2008) a permis de mettre en évidence les nombreuses avancées dans
la connaissance de la cité antique.
La révélation de l'Arles préromaine
L’éclat de la ville impériale a pendant longtemps laissé dans l’ombre la période obscure de
ses origines. Certes, en se fondant sur les rares sources antiques, dont les célèbres vers de
Festus Avienus, « Là s’élève la cité d’Arles, appelée Theline, aux siècles anciens, lorsque le
Grec l’habitait... », les historiens n’ont pas manqué d’attribuer aux Phocéens de Marseille
l’implantation d’un comptoir sur les rives du Rhône, mais le silence de l’archéologie ne per-
mettait guère d’en préciser l'importance ni la durée. [...]
La redécouverte du cirque romain
Outre son théâtre et son amphithéâtre, la colonie d’Arles avait le très rare privilège en Gaule
de posséder également un cirque. Implanté, en raison de ses vastes dimensions, à l’extérieur
du « poemerium », cet édifice n’a pas survécu aux destructions de l’Antiquité tardive. Mais
son souvenir était encore vivace au XVII
e
siècle où fut exhumé l’obélisque de la « spina »
pour le transporter sur la place Royale et 1’ériger en l’honneur de Louis XIV en 1676. Revu
fortuitement aux XVIII
e
et XIX
e
siècles, à l’occasion du percement du canal d’Arles à la mer,
le monument n’avait fait l’objet que de rares investigations. Une campagne systématique
entreprise en 1984 allait permettre de dégager toute 1’emprise encore disponible dans
la ville moderne et de préciser ses dimensions exceptionnelles : environ 450 mètres de
long sur 101 de large, avec une capacité d’accueil d’au moins vingt mille spectateurs. Mais
l’avancée scientifique majeure a été de s’apercevoir que le monument, implanté dans des
alluvions fragiles, avait été construit sur une véritable forêt d’environ trente mille pieux de
chêne ou de résineux, constituant un réseau de pilotis. La parfaite conservation de ce bois
permet non seulement d’admirer les traces de façonnage à l’herminette et à la scie, mais a
donné lieu à une analyse dendrochronologique précise en laboratoire, qui a fixé à la date
de 149 de notre ère l’abattage des arbres. Alors que pendant longtemps la construction du
cirque avait été placée d’une façon très aléatoire vers la fin du 1
er
siècle, on a la chance de
disposer maintenant d’un repère fiable, au milieu du II
e
siècle de notre ère. Cette nouvelle
donnée est non seulement capitale pour l’histoire du monument, mais elle permet de mieux
comprendre le développement de l’urbanisme arlésien : après la fondation du forum, puis
l’érection du théâtre à la fin du 1
er
siècle avant J.C., la ville s’est dotée d’un second forum puis
d’un monumental amphithéâtre, respectivement au début et à la fin du 1er siècle, avant de
pouvoir édifier cet immense cirque à 1’époque antonine. Cette progression est un éclatant
témoignage de la continuité du développement économique de la ville depuis Auguste jusqu’à
la grande crise de la fin du III
e
siècle. Il est évident aussi que cette prospérité était générée
par le dynamisme de l’activité fluvio-maritime du Rhône, telle que les fouilles subacquatiques
du DRASSM nous le révèlent jour après jour.
Jean-Maurice Rouquette
Par
Jean-Maurice Rouquette
, Conservateur en chef honoraire des Musées d’Arles
et
Luc Long
, Conservateur en chef du patrimoine au DRASSM (Ministère de la
Culture et de la Communication)
Du nouveau sur l’Arles
antique à travers la fouille du Rhône
C
ommunication
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L’éclat de la
ville impériale
a pendant
longtemps laissé
dans l’ombre
la période
obscure de ses
origines
La découverte récente, dans le Rhône à Arles, de pièces
somptueuses datant de l’antiquité romaine, nous amène à faire le
point, avec deux éminents spécialistes, des fouilles menées depuis
une vingtaine d’années au fond du fleuve, à la recherche d’une
mémoire enfouie. Une double communication passionnante, dont
voici des extraits.
Le masque cornier de Bacchus « in situ ».
Photo C. Chary, 2ASM
Grande salle des séances, le 3 décembre 2008
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