Hiver 2009 - page 30-31

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ommunication
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ommunication
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n a même pu dire que 1937 est l’année de naissance
de la muséologie. En tous les cas, Georges-Henri
Rivière a exercé alors une influence déterminante
sur la conception même du dispositif muséal pour ce qui
concerne les collections ethnographiques de Chaillot, et
l’application de cette doctrine aux musées d’art ne manqua
pas de susciter une vive controverse. Comme l’écrit Francine
Ndjiaye, la doctrine de Rivière peut se résumer à ceci :
« présenter l’objet n’a de signification que dans l’évocation
de son contexte historique et sociologique ». Mais si le
document ethnographique doit effectivement être considéré
comme un témoin de l’activité sociale à un moment donné
de son histoire, l’œuvre d’art ne saurait être réduite à ce
statut de document socio-historique. [...]
L’exposition Van Gogh de 1937 est due à René Huyghe,
avec la collaboration de Michel Florisoone et de John Rewald.
Huyghe, alors jeune conservateur du Louvre, s’est engagé
avec un enthousiasme entier, que révèlent certaines de ses
prises de position, dans cette exposition d’un genre nouveau :
en effet, dans la salle 4 du premier étage, on montrait des
« Documents sur la vie et la pensée de Van Gogh ». Des cartes
rappellent les voyages de l’artiste, des panneaux récapitulent
son œuvre conformément aux grands thèmes de l’exposition.
C’est la première fois que des textes à grands caractères appa-
raissent dans une exposition d’art – ils sont dus à Mazenod
avec la collaboration des Arts et Métiers graphiques. [...]
Bien que le nom-
bre et l’emplacement
des panneaux didac-
tiques fussent rela-
tivement discrets,
leur seule présence
évoquait les exposi-
tions d’avant-garde
qui faisaient une large
place aux slogans et
aux mots d’ordre –
celles des futuristes,
des dadaïstes ou
des surréalistes – et
incitaient la majorité
des commentateurs à
considérer que «
les
inscriptions souvent
un peu primaires
(…)
rappellent le slogan, les graphismes
ou les statistiques mis à la mode par les expositions démon-
stratives de l’URSS ou de l’Italie
» (Raymond Cogniat,
Beaux-Arts
, 25 juin 1937). Très rapidement l’enquête lancée
dès l’été par
Beaux-Arts
suscitait un clivage très net entre
deux camps « politiques » dont celui de droite réglait ses
comptes avec les avant-gardes en même temps qu’avec une
approche psycho-sociologique de l’art, et, en fin de compte,
avec toute tentative qui consisterait à instrumentaliser
l’œuvre d’art singulière au bénéfice de ce que nous appelons
aujourd’hui le « contexte ».
«
Un musée
, écrit Georges Pillement dans le même
périodique,
ne doit pas être le complément illustré d’une
histoire de l’art, mais l’histoire de l’art elle-même
. » Mais
c’est Georges Salles, alors conservateur au département des
arts asiatiques du Louvre, qui témoigne du regard le plus
incisif. A ses yeux, la doctrine de Rivière a pour résultat de
présenter les objets dans des «
vitrines hygiéniques
» et de
les «
stériliser
». L’expérience qui est tentée dans l’exposition
par René Huyghe est à ses yeux un échec : il constate
avec amertume que «
nous avons perdu Van Gogh dans
la bagarre
» et, «
sous prétexte de traiter scientifiquement
l’œuvre d’art, on s’efforce de l’appauvrir
. » [...]
Il s’agit toujours de savoir si les arts visuels peuvent ou
non se dispenser d’un accompagnement pédagogique, et
de quelle nature serait cet accompagnement. L’irruption
de la lettre sur les cimaises de l’exposition est un geste
décisif de la part des conservateurs, le recours au lisible
pour appréhender le visible. Mais la question fondamen-
tale demeure aujourd’hui encore, alors que des adjuvants
nouveaux comme les écrans et les audio-guides sont venus
au secours des textes : le regard s’exerce-t-il au contact des
œuvres ou à l’écoute des textes ?
Grande salle des séances, le 4 novembre 2009
En haut : une vue générale de l'Exposition universelle de 1937.
A gauche : la couverture du catalogue de l'exposition Van Gogh.
Serait-ce le moment de nous abstenir et de ne pas vouloir
saisir la chance de refaire de Paris non pas le centre, mais
un des centres mondiaux d’art et de culture dans un monde
multipolaire ? Comment ne pas voir qu’après le règne de
la société industrielle puis de la société financière, où les
Anglo-Saxons ont plus particulièrement brillé, la société
culturelle en gestation donne à notre pays, bénéficiant
d’un patrimoine, d’une image, et d’institutions culturelles
incomparables, une opportunité rare de jouer à nouveau un
rôle majeur, qui viendrait stimuler en retour un intérêt de
l’étranger pour notre création ?
Il n’y a pas de rayonnement complet d’un pays sans
dimension culturelle, particulièrement au moment où le
« soft power » – le pouvoir de la séduction – remplace pro-
gressivement le « hard power » dans le monde …
Que devons-nous faire ? Surtout, il nous faut
montrer
. A
cet égard, le projet récemment lancé de la Cité de la création
contemporaine au Palais de Tokyo, à côté du site de création
contemporaine existant, donnera, aboutissement du projet
remarquable défendu par Olivier Kaeppelin, Délégué aux
Arts Plastiques, une forte visibilité en France à notre création,
condition indispensable de sa reconnaissance à l’étranger.
La projection à l’international est l’autre priorité pour
redonner à notre art la place qui lui revient dans le monde.
L’un des vecteurs essentiels est le développement de nos
musées à l’international pour exposer, faire connaître notre
art moderne et contemporain, entre autres. La route de l’in-
ternational est ouverte, comme le Louvre nous le montre à
Abu Dhabi, pour nos institutions culturelles, y compris pour
les Ecoles d’Art.
Grande salle des séances, le 7 octobre 2009
C
omment pouvons-nous valablement juger de la situa-
tion actuelle des arts plastiques dans notre pays ?
A cet égard, que ce soit :
- l’avis d’un grand nombre d’experts, de professionnels
publics ou privés, qui déclarent assister depuis quelque
temps à un renouveau de notre création contemporaine,
- la capacité d’innovation et le foisonnement qui caractéri-
sent notre scène artistique,
- la reconnaissance par la critique ou les médias,
- ou même encore l’influence de l’art contemporain sur
notre vie quotidienne, notre environnement culturel et l’ar-
chitecture qui nous entourent,
à l’aune de ces critères, tout concourt à nous faire admettre
que la scène artistique française est aujourd’hui riche, active
et bien vivante.
Et pourtant, malgré ce constat positif, la création artistique
en France continue de souffrir d’un déficit de visibilité dans
notre pays et surtout à l’international, et a perdu beaucoup
de son influence depuis 1950 sur la création étrangère.
Nous devons nous rendre à l’évidence que, malgré sa
vitalité, il existe bien des raisons spécifiques à la France qui
nous ont empêchés de soutenir, de promouvoir, et de faire
reconnaître notre art comme il le mériterait.
Face à cette difficulté de nous faire reconnaître, devons-
nous pour autant nous replier, « ayant largement acquis
le droit au repos et même au recul salutaire », comme
l’écrit Marc Fumaroli ? Est-il glorieux de rester invisible,
et devons-nous nous recentrer sur la seule conservation
de notre patrimoine, à l’abri de la ligne Maginot de notre
exception culturelle ?
Evoluant aujourd’hui dans une mutation profonde d’une
société de la consommation vers une société de la culture,
de l’ère du vide à l’ère du signe, l’art, la création plastique
connaissent un engouement croissant qui n’est pas phéno-
mène de mode : l’ouverture à l’art contemporain dans une
relation nouvelle avec le public, la fréquentation en hausse
des musées, dont le nombre se multiplie, le succès grandis-
sant des expositions, festivals, biennales confirment cette
tendance essentielle.
L’exposition Van Gogh
de 1937 : un tournant
dans l’histoire des
expositions d’art
Par
Roland Recht
, membre de l'Académie des Inscriptions et
Belles-Lettres, professeur au Collège de France.
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La scène des arts plastiques en France aujourd’hui :
Etat, perspectives et dimension internationale
Par
Evrard Didier
, Président du Conseil d’Administration de l’Ecole Nationale Supérieure des Beaux-Arts de Paris
Act i ve et bien v i vante… Et cependant ,
la création artistique française conti-
nue de souffrir d’un déficit de visibilité,
particulièrement à l’étranger. Il s’agit
aujourd’hui de refaire de Paris un des
centres mondiaux d’art et de culture dans
un monde multipolaire. Extraits.
L’exposition consacrée à Van Gogh dans le
cadre de l’Expos i t ion Internat ionale des
arts et des techniques dans la vie moderne,
en 1937, peut être cons idérée comme un
événement déterminant dans l’histoire des
expositions d’art.
Ci-contre : Jean Nouvel,
projet pour le futur musée
Le Louvre - Abu Dhabi qui
devrait voir le jour en 2013.
1...,10-11,12-13,14-15,16-17,18-19,20-21,22-23,24-25,26-27,28-29 32
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