Hiver_2002 - page 4

Quoi de plus distrayant que de voir un frêle végétal soule-
ver l’asphalte poli comme un miroir au coin d’une rue ?
Petit monde dans le grand, résistance à l’ordre imposé,
rares sont les citadins qui devinent que c’est précisément ici,
dans ces imperfections, dans ces recoins abandonnés, ces inter-
stices, qu’il est peut-être possible de pénétrer la ville…
“Ce n’est pas moi qui méditerai sur ce qu’il advient de la forme
d’une ville - disait André Breton - même de la vraie ville distraite
et abstraite que j’habite par la force d’un
élément qui serait à ma pensée ce que l’air
passe pour être à la vie. Sans aucun regret, à
cette heure je la vois devenir autre et même
fuir ; elle glisse, elle brûle, elle sombre dans le
frisson d’herbes folles de ses barricades…” (3).
Le Parvis de Bellechasse, devant le Musée
d’Orsay, le traitement du sol de la salle des
billets de Mont d’Est (la station du RER de
Marne-la-Vallée), la fontaine monumentale de
Belfort, la “sculpture cadastrale” cylindrique qui marque l’entrée
de Villeurbanne, signalant ainsi comme une vraie ville ce fau-
bourg de Lyon, la mise en couleurs du Musée d’Art moderne de
la Ville de Paris, la porte de Riom, en Auvergne… Six réalisa-
tions très différentes, toutes marquées par cette même exigence
qui doit guider toute intervention plastique en milieu urbain ou
villageois. A chaque fois, il s’agit de trouver le mode d’insinua-
tion, de pénétration, d’irruption le plus pertinent de l’art dans
la ville.
De projets en réalisations, de satisfactions en déceptions, cette
relation à la ville m’excite toujours autant comme un défi à
relever, une mission à accomplir - non pas sur le mode du “sup-
plément d’âme”, que certains ont cru apporter, mais bien comme
le disait Elie Faure en parlant de l’artiste : “Nulle énergie sociale
n’est comparable à celle que ce monstre antisocial enferme et
qu’il transfigure pour nous”(4).
La mise en situation monumentale dans la ville d’un choix
esthétique impose une exigence principale : la justesse - comme
le disait Pierre Reverdy : “Il n’y a pas d’autre vérité en art, pas
plus d’ailleurs qu’en tout autre chose, que la justesse”.
Cela concerne aussi bien la relation entre l’art et l’espace
construit de la ville qu’entre l’art et l’espace social de la ville.
Dans la première, il sera question de maintenir
(suite page 8)
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Architecture
et
arts plastiques
(suite)
J
e suis né à la ville, j’aime la ville. Tout est possible dans la
grande ville : on peut s’y perdre, s’y enfoncer comme dans
une forêt profonde, où les rues s’ouvrent devant vous et
les croisements se referment après votre passage…
La ville a une incroyable capacité d’absorption, elle est can-
nibale, boulimique, et ses indigestions sont horribles, mais elle
est aussi fragile et sensuelle. Sans oublier que la ville est œuvre,
à rapprocher de l’œuvre d’art, c’est une production et reproduc-
tion d’êtres humains par des êtres humains plus qu’une simple
production d’objets. Il s’agit de voir comment le peintre qui a
choisi d’être et de s’exprimer dans et avec la ville, va “s’en sortir”…
D’un côté le philosophe Henri Lefebvre prédit que “l’avenir
de l’art ne sera pas artistique, mais qu’il sera urbain” (1) ; de
l’autre, Elie Faure, en écrivant sur la relation entre l’artiste et le
social, nous dit : “Quand l’homme cherche l’homme et ne le
trouve pas, les sociologues interviennent et se tournent vers
l’artiste” (2).
Ce qui m’a toujours fasciné dans la ville, c’est combien la nature
qui en est chassée est prête à tout moment à la réinvestir…
comment dans les lieux les plus minéraux les herbes folâtrent et
les fleurs s’épanouissent.
Cette plage que les étudiants de mai 68 voyaient sous les
pavés… est bien là !
Un peintre dans
la jungle des villes
Par Guy de Rougemont,
membre de la section de Peinture.
A chaque fois,
il s’agit de trouver le
mode d’insinuation,
de pénétration,
d’irruption le plus
pertinent de l’art
dans la ville.”
Guy de Rougemont,
Parvis Bellechasse,
1986,
Musée d’Orsay, inscriptions de signes en marbre.
Guy de Rougemont,
Les Piliers de la République,
1999, Châteauroux, trois cylindres polychromes.
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