Hiver_2002 - page 5

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Architecture
et
arts plastiques
(suite)
L
orsque l’architecte commence à étudier un projet, son
imagination ne lui propose pas tout de suite des formes
architecturales. D’abord, il voit des formes humaines :
des femmes, des hommes, des enfants, des groupes. Ce sont des
masses mouvantes, déformables, vulnérables, presque fluides
dans leurs déplacements, mais denses par le rapprochement des
individus. Elles sont des formes vivantes. Ce sont ces formes
humaines qu’il doit contenir. A l’avance il se transmue en
elles pour pressentir les actions futures de son architecture.
Alors, avec infiniment de précautions, il glisse
par la pensée autour des formes humaines une
enveloppe, une sorte de membrane qui les
contient et les protège. Il sent la forme naître
en lui-même avant de la dessiner. L’enveloppe
devient paroi solide et volume concret. Ce qui
était invisible devient forme visible. Il éprouve
qu’elle est une force puissante qui agira de mille actions sur le
comportement et sur les sentiments des usagers, des spectateurs
et de ceux qui seront enveloppés par elle. Elle sera une archi-
tecture active.
Elle ne sera pas uniforme. Elle sera hétérogène. Elle com-
prendra des zones fortes et des zones faibles. Elle ne sera pas
isotrope. Elle sera faite de courants, de flux. Elle sera traversée
de lignes de forces. Entre ces lignes sera l’intervalle, le silence
visuel. Elle aura besoin du silence visuel comme la musique a
besoin du silence des sons.
Il veut qu’en certains lieux, au carrefour des lignes de forces,
l’architecture émette un maximum d’énergie. Mais en cer-
tains emplacements précis de son projet, il ressent un manque
d’intensité, une insuffisance. Son architecture ne suffit pas. Là,
il faut encore plus de force esthétique, d’énergie poétique. Alors
il appelle le sculpteur ou le peintre. Il les appelle au secours.
Il leur demande, en ces lieux précis, de le relayer. De prolon-
ger sa force par leur force. D’intensifier encore l’énergie esthé-
tique. Ils le peuvent à condition que leur sculpture, leur pein-
ture, s’intègre parfaitement dans l’architecture, en symbiose
avec elle. Architecture, sculpture, peinture, seront pluralité
de formes. Mais elles seront intégrées dans une totale unité. La
forme sera une, forte, intense, vibrante, active.
Avec l’aide du sculpteur et du peintre, l’architecte veut que
son architecture donne le calme à l’agitation, la joie contre la
peine, la sérénité contre l’anxiété, la force contre la faiblesse, et
contre la dureté la puissance de la douceur.
Architecture,
sculpture, peinture,
seront pluralité
de formes.”
Le Sculpteur, le Peintre
et l’Architecte
Par André Wogenscky,
membre de la section d’Architecture
(suite de la page 7)
une belle fermeté plastique, dans la seconde,
d’avoir une conscience historique ; les deux permettant d’aborder
avec conviction cette problématique contemporaine tout en
sachant que l’œuvre se doit de porter en elle les ferments de
résistance, de subversion, d’opposition, d’agression nécessaires
à sa propre survie.
Ce peintre dans la jungle des villes ressemble au vagabond du
film
Les temps modernes
, glissant dans les rouages d’une machine
sans être broyé et finissant par aller cueillir cette fleur de bitume
pour l’offrir à sa dulcinée…
Juillet 1988.
Extrait du catalogue de l’exposition
Rougemont, Espaces publics et Arts décoratifs, 1965-1990,
au musée des Arts décoratifs à Paris.
A
ce texte lu, accompagné de projections de diapositives illus-
trant les différentes interventions évoquées, lors d’un col-
loque organisé, sous la présidence d’Umberto Eco, à l’Université
de Bologne en 1988, je souhaite ne rien retrancher.
Quatorze ans plus tard, ma ferveur à “m’introduire” dans la
ville, lorsque les occasions se présentent, demeure.
Entre temps, à Munich, Bonn et Berlin, des espaces de ville
vibrent aux couleurs de mes interventions.
A Puyo en Corée du Sud et à Quito en Equateur, comme
autrefois au Hakone Open Air Museum au Japon, et à Santo
Tirso au Portugal récemment, j’ai trouvé ma place dans les
espaces protégés de grands parcs publics ouverts à la sculpture
contemporaine. Situations privilégiées, flatteuses, mais moins
satisfaisantes car moins risquées, que celles en relation avec la
dure réalité du quotidien de la ville.
A cet égard je suis servi à Châteauroux, où à la demande de la
précédente municipalité j’ai symbolisé sous la forme de trois
grands cylindres tricolores, place de la République, la Liberté,
l’Egalité et la Fraternité. La nouvelle municipalité n’a qu’une
idée : les faire disparaître…
Pour l’heure, mon pavement devant le Musée d’Orsay a été
démonté, mais les responsables du Patrimoine se sont engagés
à le restituer à l’identique et j’en réalise un au quartier Marengo
de Toulouse sur 3000m
2
.
Au fil de ces années de relation à la ville j’ai, dans la mesure
du possible, toujours essayé de maintenir une étroite corres-
pondance entre mon travail d’atelier et mes réponses à la
commande publique. Cependant, il est vrai que l’utilisation
du cylindre polychrome a progressivement trouvé, par manque
de vigilance de ma part, son efficace autonomie alors que ma
peinture bifurquait vers les méandres de la ligne courbe…
Mais un projet qui se réalisera au début de 2003 à Ordino, en
Principauté d’Andorre, verra le nécessaire rapprochement de mes
deux pratiques pour n’en faire qu’une, ce qui me semble être une
réponse à l’insistante exigence de justesse de Pierre Reverdy.
Octobre 2002
1 : Henri Lefebvre,
Le droit à la ville,
Anthropos.
2, 4 : Elie Faure,
Essais, correspondance,
œuvres complètes,
J.J. Pauvert.
3 : André Breton,
Najda,
Gallimard.
Grand hall de la
Faculté de médecine
Necker
(Paris), mur sculpté par Marta Pan,
André Wogenscky, architecte.
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