Hiver_2002 - page 6

11
10
G
érald Van der
Kemp, qui dirigea
les travaux de res-
titution de la propriété de
Claude Monet à Giverny,
léguée par son fils Michel à
l’Académie des Beaux-Arts
en 1966, écrivait : “Il est
indispensable de faire un
pèlerinage à Giverny, dans
ce sanctuaire fleuri, pour
mieux comprendre le
Maître, pour mieux saisir les
sources de son inspiration
et pour l’imaginer toujours
vivant parmi nous”. Grâce
aux autochromes conservés
au Musée Marmottan-
Monet, légués également
par Michel Monet en 1966,
avec la collection de tableaux de son père, nous avons la chance
de pouvoir faire ce pèlerinage à l’époque même de Monet, dans
une émouvante démarche de découverte du jardin dans son état
et ses couleurs originaux (1).
Rappelons que l’autochrome, premier procédé commercia-
lisé de photographie en couleurs mis au point par les frères
Lumière dans les premières années du XX
e
siècle, utilise de très
petits grains de fécule de pommes de terre teintés en violet, vert
ou orangé, de façon à obtenir la couleur par synthèse additive.
Cette technique particulière, certes fragile, permet cependant
un rendu saisissant des couleurs, que nous découvrons après
presque un siècle dans toute leur vérité et leur fraîcheur.
Nous ne connaissons à vrai dire pas de façon incontestable
l’identité de l’auteur de ces clichés, mais je me plais à penser
que Monet lui-même aurait bien pu les réaliser, car il en émane
une poésie certaine ; il s’agit là d’une vision toute personnelle
du jardin pour lequel se passionnait le peintre, travaillant inlas-
sablement à l’agencement des plantes en fonction de leurs cou-
leurs, de leurs dates de fleurissement, de la vibration que les
unes et les autres pourraient produire ensemble. Ce sont presque
des tableaux, dont la composition est très recherchée, et der-
rière lesquels on discerne l’œil du Maître. L’absence de per-
sonnages sur ces photographies met en outre en valeur le jardin,
et lui seul. Lorsque l’on connaît l’importance des images pho-
tographiques pour Monet, notamment de sa collection de cartes
postales précieusement conservées tout au long de sa vie, on
peut imaginer qu’elles devaient entrer en compte, d’une façon
ou d’une autre, dans son
travail de peintre. Il n’est
donc pas invraisemblable
de penser que Monet a
réalisé ces photographies,
bien évidemment comme
témoins d’un état du jardin
à un moment donné, et
qu’il s’en est ensuite servi
dans sa démarche créatrice
comme de véritables sup-
ports à l’imaginaire.
Dans son ouvrage
Claude
Monet, une vie dans le
paysage
(Hazan, Collection
35/37), Marianne Alphant
propose une très belle évo-
cation de ces documents,
qui m’a paru être le
meilleur guide pour notre
découverte d’un paysage créé de toute pièce par Monet. Elle
écrit : “Sur d’anciennes plaques de verre conservées au Musée
Marmottan, cinq photographies du jardin tel qu’il était avant la
substitution des arceaux de rosiers aux épicéas qui forment encore
ici une double haie d’ombre”.
D’anciennes photographies de cette époque, également conser-
vées au Musée Marmottan, ont préservé la mémoire de l’état de
la propriété lorsque Monet arriva à Giverny. Une allée d’épicéas
et de cyprès descendait devant la maison, avec majesté, vers le
chemin du Roy qui passe au bas du jardin. De part et d’autre de
l’allée, deux longues plates-bandes étaient précédées de massifs
de fleurs, le tout bordé de buis taillés. Monet s’empressa de sup-
primer les bordures de buis et envisagea d’en faire autant
pour les cyprès et les épicéas qui jetaient trop d’ombre sur les
fleurs. Mais leur caractère funèbre séduisait au contraire Alice,
la seconde épouse de Claude Monet, qui refusa de les abattre :
finalement, les cyprès seuls furent arrachés et remplacés par des
arceaux métalliques qui enjambèrent l’allée et se couvrirent
de rosiers. Plus tard, Alice consentit encore à l’élagage des
branches basses des épicéas, et Monet parvint enfin à lui faire
accepter de les couper à mi-hauteur ; c’est cet état que l’on
découvre ici. Entre ses flots rampants de capucines et sa voûte
parfumée de roses, l’allée devint au fil des années ce tunnel mer-
veilleux de couleurs ; c’est celui que Monet peignit, presque
aveugle, dans les dernières années de sa vie. Il est intéressant
de constater que l’allée a toujours été peinte ou photogra-
phiée montant vers la maison sous ses arceaux
(suite page 12)
Les autochromes
de
Monet
Des autochromes
représentant le jardin de
Monet à Giverny sont
conservés au Musée
Marmottan-Monet.
Bien que l’identité de
l’auteur de ces clichés ne
soit pas prouvée de façon
incontestable, la poésie
qui en émane nous
autorise à les attribuer à
Claude Monet lui-même,
le peintre offrant là une
vision personnelle du
jardin pour lequel il se
passionnait. Promenade.
Enquête
Ci-dessous et à droite :
L’allée des épicéas.
1,2,3,4,5 7,8,9,10,11,12,13
Powered by FlippingBook