Hiver_2002 - page 7

13
12
(suite de la page 11)
de rosiers ; mais il ne faut pas oublier qu’elle
est aussi l’axe de la descente vers le monde vert et secret de la
pièce d’eau, qui occupera Monet pendant trente ans.
Découvrons donc les autochromes du Musée Marmottan en
compagnie de Marianne Alphant :
“On élève vers le jour la première des plaques et soudain voici
l’allée comme Monet la voyait : bombée, fastueuse, envahie par
les capucines. Au-dessus d’elles, à mi-hauteur, une zone volu-
mineuse de fleurs bleues. Derrière elles, un taillis de très hautes
fleurs à simples pétales, blanches, rouges, jaunes, mauves, roses,
rayonnant dans la verdure. Au bout de l’allée, les marches
d’un escalier menant au balcon-terrasse abrité d’une charmille.
Un des battants de la porte est ouvert - personne sur le seuil,
intérieur obscur. Au-dessus de la porte on distingue l’œil-de-
bœuf et le paratonnerre du fronton, la bande ardoisée du toit
et, plus haut toujours, la colline avec ses cultures et ses buissons
montant vers le ciel. Charme extraordinaire de ce monde étroit
et sans bords, profond, profus, d’une exubérance muette. Une
autre plaque en largeur, prise au même endroit, montre à
nouveau l’allée : la même frise bleue, intense et voluptueuse,
rampe d’azur courant à mi-hauteur et relevée de minces lys
rouges ou roses. Le promeneur qui remonte l’allée vers la maison
ou la colline ou qui la descend vers le bassin a les capucines aux
chevilles et les fleurs bleues à hauteur des genoux. Au-delà,
les fleurs roses et blanches s’étagent à hauteur des épaules, de
l’œil, toujours plus haut, l’obligeant à renverser la tête. Taches
de soleil dans l’allée, merveilleux moutonnement sauvage, comme
une passerelle flexible et tendre, un seuil indéfinissable entre
l’intérieur et l’extérieur”.
La profusion végétale que nous admirons sur ce tirage dans
toute sa richesse et sa fraîcheur de couleurs étonnait déjà les
visiteurs de Giverny à l’époque. Arsène Alexandre, en 1901, écri-
vait : “De quelque côté que vous vous tourniez, c’est à vos pieds,
au dessus de votre tête, à hauteur de votre poitrine, des lacs, des
guirlandes, des haies de fleurs”, et encore “Monet veut que chez
lui il y ait le maximum qu’un espace puisse contenir”. La concep-
tion du jardin porte indéniablement la signature du peintre :
coloration par masses et par complémentaires, dans un espace
qui a la double propriété de paraître infini et de barrer la vue.
Marianne Alphant évoque “un feu d’artifice agencé. Quand
un parterre s’éteint, ce sont les bordures ou les murs qui s’allu-
ment avec ce mélange de fougue et d’exactitude qui est l’essence
même de la peinture de Monet.”
Laissons-nous encore guider dans ce jardin merveilleux, à
l’époque même de son concepteur, que l’on s’attend à voir surgir
à tout instant d’un massif de fleurs ou de la profondeur de la
verdure : “Troisième plaque : vue de la partie ouest du jardin,
entre l’allée centrale et les serres. Une mince allée part à
l’oblique au milieu des fleurs plantées par touffes en buissons,
en amoncellements délicats de taches rose vif, rouges, rouges
et blanches. Pigments purs, accents, papillons de couleurs,
comme autant d’yeux épars dans l’intense masse des verts.
Au premier plan, un petit arbre ; plus loin, fermant l’horizon,
les épicéas de l’allée, les saules et les peupliers du bassin. Les
fleurs les plus remarquables se développent en ligne, der-
rière ce bariolage de couleur, sur des pyramides métalliques
auxquelles s’enroulent des roses saumon”. A la vue de ce tirage,
on se sent réellement transporté au cœur même du paysage, et
nombreuses sont les images qui nous viennent en tête, nous
rappelant maints tableaux du peintre.
“Quatrième photographie, prise en direction de la colline :
sous les vieux arbres fruitiers, une forêt de fleurs pourpres et
crème terminée par une muraille de fleurs roses, jaillissant capri-
cieusement à d’invraisemblables hauteurs”.
Nous pouvons à présent traverser la petite ligne de chemin de
fer et découvrir l’étang des nymphéas, le pont japonais, les saules,
sur ce terrain acheté par Claude Monet en 1893 et aménagé
après de nombreuses et difficiles démarches administratives.
Nous sommes ici dans un monde essentiellement vert.
“A la surface de l’eau les corolles des nymphéas ont le relief
extraordinaire d’objets ovoïdes. Têtes blanches ou roses, dont le
surgissement isolé, charnu, vertical, fait de chaque fleur un évé-
nement captivant. Les feuilles absolument plates continuent
la surface de l’eau - seule rupture, leur matité opaque. Au milieu
du bassin et au pied du pont, des îlots touffus d’où jaillissent des
hautes fleurs d’agapanthes”.
Il est vrai que cette photographie donne peut-être de ce coin
de jardin une image un peu réduite, éloignée du traitement que
Monet lui fera subir dans ses tableaux en supprimant le ciel et
en contractant la profondeur. Mais on trouve déjà ici ce qui
constituera le motif de tant de tableaux à venir : l’eau verte,
fleurie de nymphéas, qui reflète les arbres et les buissons du
bord, l’étang enfoui sous la végétation qui prolifère, les arbres
mêlant leurs espèces et leurs verts. On distingue le “pont genre
japonais”, construit en 1895, qui rattache ce jardin aux estampes
tapissant les murs de Giverny, dans cette maison dont la porte,
aperçue entrouverte sur le premier cliché se trouve dans l’axe
de l’allée centrale. Le jardin d’eau a une importance capitale
dans l’œuvre de Claude Monet. C’est là que, sa vie durant, il
revient sans cesse rêver aux jeux subtils de l’eau et de la lumière.
C’est là qu’il peint ses premières séries de
Nymphéas
, et c’est à
partir de ces toiles exceptionnelles qu’il conçoit à la fin de sa vie,
en conclusion, ses fameuses
Décorations
qui bouclent le cycle
de son œuvre géniale, annonçant le mouvement de la peinture
abstraite. Laissons la parole au peintre : “J’ai repris des choses
impossibles à faire : de l’eau avec de l’herbe qui ondule dans
le fond… c’est admirable à voir, mais à rendre fou de vouloir
faire ça. Enfin je m’attaque toujours à ces choses là !”.
Marianne Alphant conclut : “Jardin ouvert, silencieux, désert.
Ce qui rend ces images si émouvantes tient à leur caractère tran-
sitoire. Ce n’est pas
le jardin
mais un état - ou un moment - d’un
jardin qui change au fil des jours, des saisons et des années.
“Venez, les iris sont dans leur éclat”, écrit Monet à Geffroy. A
Clemenceau : “C’est le vrai moment. Vous verrez un jardin splen-
dide, mais il faut vous hâter”. Il y a les instants de perfection, les
saisons désastreuses, les années miraculeuses. Véritable
work in
progress
, ce jardin total et labyrinthique conduit peu à peu le
peintre vers le travail sans fin qui sera celui des grands
Nymphéas
”.
Les jardins de Giverny tels que nous les découvrons sur ces
photographies d’époque sont bien ce “tableau exécuté à même
la nature” que les contemporains de Claude Monet considéraient
déjà comme l’un de ses chefs d’œuvre.
Arnaud d’Hauterives
Cet article est consultable sur le site internet de
l’Académie des beaux-arts, avec les reproductions en couleur
des autochromes :
En haut : vue de la partie
ouest du jardin.
Ci-dessus et à droite :
le jardin d’eau.
Enquête
Enquête
1,2,3,4,5,6 8,9,10,11,12,13
Powered by FlippingBook