Hiver_2002 - page 8

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L
’Académie des beaux-arts a tenu sa Séance Solennelle le
mercredi 20 novembre 2002, sous la Coupole de l’Institut
de France. Le Président de l’Académie, Pierre Carron,
a rendu hommage à nos confrères décédés dans l’année : Gerald
van der Kemp, membre libre, Henri Verneuil, membre de la section
des Créations artistiques dans le cinéma et l’audiovisuel, Raymond
Corbin, membre de la section de Gravure, Jean Balladur, membre
de la section d’Architecture, Daniel-Lesur, membre de la section
deComposition musicale, MauriceNovarina, membre de la section
d’Architecture, Eduardo Chillida, associé étranger, Guy Nicot,
Abraham-Marie Hammacher et Georges Oberti, correspondants.
Gérard Lanvin, Vice-président, a ensuite proclamé officiel-
lement le palmarès des nombreux prix décernés au cours de
l’année par l’Académie, et remis les récompenses aux lauréats.
Le programme musical de cette manifestation était assuré par
l’Orchestre du Conservatoire Supérieur de Paris - CNR
,
sous la direction de
Pierre-Michel Durand
, par l’
Ensemble
de cuivres du
CNR, sous la direction de
François Carry
, par
la
Maîtrise Notre-Dame de Paris
, sous la direction de
Nicole
Corti
, avec
Manon de Preissac
à la harpe.
Ils ont interprété :
Alleluias sereins d’une âme qui désire le ciel
extrait de
L’Ascension
d’
Olivier Messiaen
,
Hodie christus natus
est, Wolcum, There is no rose, That yonge child, Balulalow, A
dew in Aprille, This little babe, Spring carol, Deo gratias, Hodie
christus natus est
, extraits de
A Ceremony of Carols
de
Benjamin Britten
,
Un sourire
d’
Olivier Messiaen
, et, en
finale, la reprise de la Fanfare de
La Péri
de
Paul Dukas
.
Le discours prononcé par notre secrétaire perpétuel Arnaud
d'Hauterives avait pour sujet :
“Baudelaire, critique d’art”.
En voici un extrait :
Ô Mort, vieux capitaine, il est temps ! Levons l’ancre !
Ce pays nous ennuie, ô Mort ! Appareillons !
Nous voulons, tant ce feu nous brûle le cerveau,
Plonger au fond du gouffre, Enfer ou Ciel, qu’importe ?
Au fond de l’Inconnu pour trouver du nouveau !
Cette quête du “nouveau” clamée dans les
Fleurs du Mal
, est
un élément essentiel dans la passion du poète pour les images
peintes ou gravées. Pour Baudelaire, nous sommes tous frères
devant l’Ennui : qu’est-ce que l’ennui ? Ce mal du dix-neuvième
siècle est pour Baudelaire le mal social par excellence. C’est
l’ennui qui nous fait frères d’une même communauté. C’est
l’ennui qui nous sépare et nous rassemble. Pour le poète, l’ennui
est une des conséquences inéluctables de la démocratie. Il prend
très au sérieux son rôle de critique d’art, dont l’un des devoirs
Actualités
est de lutter contre la banalité et l’absence de génie partout où
il les rencontre.
À la maladie de l’Ennui, le poète rétorque par l’Idéal : au-dessus
du monde inerte et absurde, l’artiste s’élève et tutoie les anges.
L’art est ce qui nous éclaire, nous illumine et surtout nous parle
de la façon la plus directe. L’élévation artistique conduit à perce-
voir les “correspondances”, notion fondamentale chez Baudelaire.
“Comme de longs échos qui de loin se confondent
Dans une ténébreuse et profonde unité,
Vaste comme la nuit et comme la clarté,
Les parfums, les couleurs et les sons se répondent”.
Baudelaire est très attentif à la coexistence des arts et à la
manière dont ceux-ci communiquent entre eux. Un art supplée
à un autre mais ils sont en compétition. Ces analogies ne doivent
pas conduire l’artiste à oublier l’obligation qui est la sienne de
s’exprimer principalement avec les moyens propres à son art
spécifique. Baudelaire tient beaucoup à cette idée et désapprouve
par exemple le recours à la littérature chez un peintre si ce
Séance publique annuelle de
l’Académie des beaux-arts
recours pallie la faiblesse de l’imagination et seulement dans
cette mesure. Il reproche ainsi à Gérôme de substituer “l’amu-
sement d’une page érudite aux jouissances de la pure peinture”.
L’art tout naturellement est une réponse à cet indicible mystère
du monde que l’esprit et le cœur perçoivent. L’art n’apporte pas
une réponse rationnelle, scientifique à nos interrogations. Il fait
mieux, il éclaire notre conscience comme les “Phares” de
Baudelaire, que sont tous ses artistes préférés et recensés
dans ce merveilleux poème :
“Rubens, fleuve d’oubli, jardin de la paresse,
Oreiller de chair fraîche où l’on ne peut aimer”
“Delacroix, lac de sang hanté des mauvais anges,
Ombragé par un bois de sapins toujours vert,
Où, sous un ciel chagrin, des fanfares étranges
Passent, comme un soupir étouffé de Weber ;”
Chaque artiste ainsi évoqué, nommé par Baudelaire ne fait
que renvoyer un “écho”, un “témoignage”. Le monde de
Baudelaire connaît la douleur. L’écho dont il parle est celui d’un
sanglot. Cette noirceur est une des couleurs du paysage baude-
lairien. La mélancolie, le spleen est le fond sur lequel se découpe
la spiritualité chrétienne de Baudelaire.
Le noir est la couleur de la nuit, mais aussi de la femme, et du
Mal. La femme, cet “être terrible et incommunicable comme
Dieu”, est l’objet de prédilection de la peinture et de la poésie
du XIX
e
siècle. La peinture figurative à l’époque de Baudelaire
est d’une certaine manière l’histoire de la fascination des artistes
pour le corps de la femme. “C’est l’objet de l’admiration et de
la curiosité la plus vive que le tableau de la vie puisse offrir au
contemplateur” écrit Baudelaire. Écoutez plutôt ce merveilleux
petit poème en prose, intitulé
Le désir de peindre
:
“Malheureux peut-être l’homme, mais heureux l’artiste que
le désir déchire ! Je brûle de peindre celle qui m’est apparue
si rarement et qui a fui si vite, comme une belle chose regret-
table derrière le voyageur emporté dans la nuit… Elle est belle,
et plus que belle ; elle est surprenante. En elle le noir abonde :
et tout ce qu’elle inspire est nocturne et profond. Ses yeux
sont deux antres où scintille vaguement le mystère, et son regard
illumine comme l’éclair : c’est une explosion dans les ténèbres”.
Le noir est la couleur du désir. Comme dans les tableaux de
Manet, l’image de la femme est ici cernée ou irriguée de nuit.
Écoutez la chute troublante de ce poème : “Il y a des femmes
qui inspirent l’envie de les vaincre et de jouir d’elle ; mais celle-
ci donne le désir de mourir lentement sous son regard”. Le poète
est resté seul avec son désir de peindre. La femme est passée.
Ce qui sera peint sera son passage même, ce qui sera décrit, le
désir de cette femme. Un tableau contient l’histoire d’un rêve,
d’un désir de peindre et c’est au critique d’art de reconstituer le
cheminement intérieur de l’artiste.
(...)
“Le romantisme n’est précisément ni dans le choix des sujets
ni dans la vérité exacte, mais dans la manière de sentir”, écrit
Baudelaire. Ce qu’il faut retenir de cette définition du roman-
tisme, c’est que le choix du sujet n’est pas un critère absolu pour
le critique d’art. Chaque œuvre a sa raison d’être que le critique
doit découvrir et comprendre. Il s’agit ensuite de savoir si le
peintre s’est approché de ce qu’il avait rêvé, et même dans l’idéal
s’il a réellement peint ce qu’il a rêvé de peindre. L’œuvre contient
presque sa propre critique, comme l’a dit le poète Wordsworth :
l’artiste doit “créer lui-même le goût par lequel il sera apprécié”.
Baudelaire dit la même chose en d’autres termes : “l’imagina-
tion, grâce à sa nature suppléante, contient l’esprit critique”.
En haut, et ci-dessus : la Maîtrise Notre-Dame
de Paris, direction Nicole Corti.
A gauche : le bureau 2002 de l’Académie
des beaux-arts composé d’Arnaud d’Hauterives,
Pierre Carron et Gérard Lanvin.
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