Hiver_2003 - page 10

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Les poinçons typographiques
de l’Imprimerie nationale
(suite)
L’art de la typographie
Par
Michel Déon,
de l’Académie française
L
annonce que l’Imprimerie nationale allait quitter ses locaux
rue de la Convention, pour s’établir en province, - c’est si
loin la province, n’est-ce pas ?- ou au moins dans les environs
de Paris, a soulevé un tollé presque aussi bruyant que la circu-
laire ministérielle qui, voici une douzaine d’années, supprimait
autoritairement l’accent circonflexe. Les Français, bien qu’il n’y
paraisse guère dans la vie quotidienne, sont sentimentalement
beaucoup plus attachés qu’on ne le croit à des traditions dont,
la plupart du temps, ils ignorent les dates, le fonctionnement et
même la raison d’être.
Les trésors de l’Imprimerie nationale ne disparaîtront pas sur
un coup de baguette magique. Non, ils déménagent et s’ins-
talleront dans des bâtiments dont on peut, sans doute aucun,
prévoir qu’ils seront plus fonctionnels et plus accessibles au
grand public, ce qui n’est pas le cas rue de la Convention.
Gardons confiance puisque l’important est de sauver un maté-
riel d’une admirable richesse historique et littéraire et de pouvoir
former de nouveaux artistes de l’imprimerie. Je dis “artistes” ayant
toujours considéré la typographie et l’estampe comme des arts,
même comme deux des grands arts qui sont l’honneur de l’homme.
Le cabinet des poinçons est, probablement, le plus riche du
monde avec 500.000 pièces dont les caractères exclusifs des
ex-imprimeries royales, devenues nationales, aux si beaux noms :
Garamont (1641), Grandjean (1714), Luge (1773) et d’autres plus
récents, non moins célèbres et datant des XIX
e
et XX
e
siècles.
Les machines elles-mêmes, si étranges avec leurs puissants
bras, leurs mains, leurs roues et leurs cylindres sont autant de
sculptures surréalistes d’une menaçante beauté.
Une promenade dans le labyrinthe des casiers stupéfie par la
richesse inouïe des caractères de pratiquement toutes les civi-
lisations de l’écrit, par l’abondance des poinçons d’acier (cer-
tains datant de François 1
er
), par les idéogrammes chinois gravés
sur bois, les cuivres de taille douce, les fers à dorer…
Si toutes les étapes d’une formidable conquête du savoir
étaient vouées à la fonte ou à la brocante lors d’une de ces tables
rases que l’on appelle pudiquement réformes, c’est l’histoire
même de l’homme pensant qu’on effacerait pour mettre à la
place… quoi ?... rien, ces signes fugitifs sur des écrans, vulné-
rables au moindre virus, onomatopées que la mode et l’anal-
phabétisme vieillissent dès leur brève éclosion.
Que dire du personnel de l’Imprimerie nationale ? Nous en
connaissons peu d’aussi érudit dans tout ce qui touche aux modes
de représentation de la pensée ou de reproduction de l’art. La
science et le goût du travail parfait sont confondants. Si, du jour
au lendemain, les formateurs des nouvelles générations dispa-
raissaient et que les machines informatiques happaient les
apprentis, c’est la classe peut-être la plus noble de l’artisanat
français, enviée par le monde entier, qui serait rayée de notre
patrimoine encore actif.
Il n’en est pas question. Bien au contraire, le Ministère de
la Culture entend poursuivre une œuvre et une tradition et,
plus que jamais, en assurer la pérennité, persuadé, comme
l’écrivait Olivier Patin au XVII
e
siècle, que… “après la louange
de bien parler, la louange de bien imprimer tout visiblement
est la première”.
Ci-dessus, de haut en bas et de gauche à
droite : casses de plomb de caractères
hiéroglyphiques, occidentaux, arabes,
chinois et cunéiformes.
L’avenir de la typographie ?
nale ; elle est aujourd’hui stockée dans des entrepôts à mar-
chandises au nord de la capitale.
Le mal n’est pas bien grand pensera-t-on, il n’y a pas eu beau-
coup de protestations ! Un fonds aussi spécialisé ne peut être
consulté que par quelques chercheurs.
Voire !
L’École Estienne possède elle aussi une bibliothèque spécia-
lisée autour du livre, animée par Anouck Seng. Elle est remar-
quablement fréquentée par nos étudiants et par les chercheurs.
Elle est l’exemple d’une bibliothèque spécialisée vivante qui joue
totalement son rôle d’instrument de formation. Tout simplement
parce qu’elle est dans une école spécialisée.
La Ville de Paris s’est engagée à réunir le fonds des Arts
Graphiques à celui de l’École Estienne, tous deux sont de sa res-
ponsabilité (réunion du 20 mars 2003).
Nous sommes sur la bonne voie. N’est-ce pas une insulte
à l’intelligence que des livres enfermés et inaccessibles, de
fait interdits ?
Qui peut accepter cette idée ?
Ce sont les lecteurs qui font vivre ces “lettres mortes”. Que
sont les livres, sans le regard de l’intelligence pour leur permettre
de parler ?
Que manque t-il pour que cet engagement devienne réalité ?
La réhabilitation de quelques locaux !
Je ne suis pas un grand économiste, mais revient-il plus cher
d’entretenir deux lieux, seraient-ce des tombeaux, ou un seul
lieu de vie, d’échange et de formation ?
Deux exemples, pour illustrer cette idée simple que nous vou-
lons défendre ; réunir le patrimoine matériel aux lieux de for-
mation. Donner aux uns de la vie, accroître les instruments d’édu-
cation pour les autres. Ils doivent être l’avers et l’envers d’une
même médaille, celle de l’avenir qui connaît son histoire.
Si nous avons choisi l’École Estienne, c’est que nous y sommes
attachés et que l’on parle un peu mieux de ce que l’on connaît
bien ; mais on pourrait multiplier à l’envi et pour les autres
métiers, et pour d’autres collections, cette proposition de simple
intelligence… Trop simple ?
Nous sommes dans un continuum, qui puise toujours à ses
sources. Comme un arbre, dont les racines, profondément ancrées
dans l’histoire, nourrissent de jeunes rameaux vigoureux, régu-
lièrement enrichis de greffons porteurs de fruits nouveaux.
Ne serait-ce pas la célèbre marque des Estienne que je viens
de décrire ?
Jean-Louis Estève,
Professeur à l’École Supérieure Estienne
des Arts et Industries Graphiques
V
oilà pour parler patrimoine et formation une entrée en
matière bien grandiloquente, et bien idéaliste ! Je le
concède ! Mais, au fond, c’est bien toujours cette idée qui nous
guide, c’est bien notre pôle, la colonne vertébrale qui nous
permet de nous dresser pour tenter de voir un peu plus loin
quand le sens de la marche se perd, que la direction à
prendre s’estompe, disparaît sous l’usure du quotidien.
Contradiction entre la notion de jeunesse et celle de patrimoine ?
Je ne le pense pas, et la contradiction n’est qu’apparente.
Les étudiants de nos écoles de métiers d’art et d’arts appli-
qués sont avides de connaissances, curieux, conscients que ces
métiers sont de culture, qu’ils s’insèrent dans l’histoire, et
qu’anciens, ils n’en sont pas moins d’avenir car ce sont
d’abord des métiers de création, au service des créateurs.
Ils ont conscience d’être une parcelle, un maillon encore dans
la forge, d’une longue chaîne de transmission des connaissances,
des savoir-faire, des expériences.
Ils sont du patrimoine vivant, notre culture en mouvement.
Sans les réceptacles intelligents qu’ils sont, le patrimoine maté-
riel est lettre morte.
Oserais-je dire qu’ils sont le “soft” du “hard” ! Ils sont le logi-
ciel intelligent, toujours à jour, toujours “dernière version”, tou-
jours renouvelé qui saura faire vivre et faire évoluer la machine
que nous transmet l’histoire.
Poussons plus avant, prenons un exemple ; nous disions
lettre morte ?
Imaginons que le Cabinet des poinçons, trésor typographique,
si remarquablement entretenu par Christian Paput et Nelly
Gable, devienne l’instrument dynamique qui participe à la pas-
sation des connaissances et des savoir-faire. Le Ministère de
la Culture a déjà apporté dans ce sens les prémices d’une réponse
en permettant la formation de Pierre Walusinski.
Le Cabinet des poinçons, autrefois fleuron de la nation,
aujourd’hui bras en souffrance d’un groupe d’entreprises agressé
par les coups du marché, peut s’affirmer un peu plus comme
instrument de formation sans perdre sa dimension patrimoniale.
Imaginons que ce patrimoine matériel, inanimé, devienne un
lieu de formation. Transportons dans le lieu de vie qu’est l’École
ces pièces ensommeillées.
Réunissons, associons l’École Estienne, lieu de transmission,
de formation, d’éducation à cette richesse exceptionnelle du
patrimoine matériel.
Une renaissance comme après une longue convalescence.
Ne nous y trompons pas, il ne s’agit en aucune manière de
refaire l’atelier du XIX
e
siècle, on trouve aujourd’hui sur l’établi,
à côté des burins et des échoppes des graveurs, des ordinateurs
et des fraiseuses à commande numérique, naturellement.
Le moment d’inquiétude frileuse a été à peine sensible dans
ces métiers. C’est une tradition ancienne, économie bien com-
prise, que de vouloir s’éviter le travail fastidieux et répétitif afin
de l’investir dans la création. L’histoire des machines à graver, à
commencer par celle de Conté, illustre clairement cet état d’esprit.
Un autre exemple ? Celui plus prometteur, le bon exemple !
La bibliothèque des arts graphiques, appelée aussi le fonds
Morin, léguée à la Ville de Paris, était hébergée dans les locaux
de la mairie du VI
e
arrondissement.
Le manque d’espace, et sans doute aussi la faible fréquenta-
tion, a contraint les édiles à reconsidérer la destination du local.
Qu’est-elle devenue ? Dans un premier temps, déposée dans
une cave du Forum des Halles où elle risquait la crue centen-
Où est la vie ? où est l’avenir d’une nation et plus
sûrement encore de notre part d’humanité ?
La réponse pour moi est évidente, sans hésitation.
L’avenir d’une nation est dans sa jeunesse, et parce
que je suis éducateur, puisque je suis professeur,
j’affirme que c’est avant tout dans la formation de
cette jeunesse que l’on peut construire avec quelque
assurance l’avenir de notre humanité.
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