Hiver_2003 - page 3

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discours usuel prononcé par le Secrétaire perpétuel
était consacré cette année au séjour de Berlioz en Italie
en 1831-1832, et aux impressions reçues alors par le com-
positeur, qui fut profondément influencé par ce voyage. Berlioz
fut avant tout séduit par ce qu’il appelait “la grande et forte
Italie, l’Italie sauvage, insoucieuse de sa sœur, l’Italie artiste”.
Arnaud d’Hauterives a notamment rappelé combien la sym-
phonie
Harold en Italie
représente le souvenir musical de cette
période heureuse de la vie de Berlioz. Il a enfin rappelé à
tous que c’est l’Académie des Beaux-Arts qui était chargée de
l’organisation du Prix de Rome et du séjour à la Villa Médicis
jusqu’à la fin des années soixante.
Cette séance exceptionnelle était ponctuée de moments musi-
caux offerts par des interprètes récompensés par l’Académie des
Beaux-Arts. On a pu entendre le
Chœur de la Chapelle Royale
de Copenhague
(lauréat du Prix de Chant choral Liliane
Bettencourt 2003) dans des pièces de Gade, Grieg et Nielsen,
ainsi que
Marie-Pierre Langlamet
, harpe soliste de l’Orchestre
Philharmonique de Berlin (lauréate du Prix de Musique Simone
et Cino del Duca 2003). Elle a interprété les
Danses
de Debussy,
accompagnée par l’
Orchestre du Conservatoire Supérieur de
Paris
, qui a également rendu hommage à Berlioz.
La séance publique annuelle est l’occasion de proclamer le
palmarès de l’année écoulée et de distribuer les nombreux prix
offerts par l’Académie des Beaux-Arts. Il faut en effet rappeler
que celle-ci participe de façon significative à la vie culturelle de
notre pays en aidant de jeunes artistes, ou en couronnant des
carrières accomplies : au cours de la séance publique, il a été
remis pour plus de 300 000
de prix dans toutes les disciplines
artistiques. On peut citer, outre les prix musicaux déjà évoqués,
le Prix de sculpture de la Fondation Simone et Cino del Duca,
les Prix Pierre Cardin, le Prix de portrait Paul-Louis Weiller, le
Prix de dessin de l’Académie des Beaux-Arts (Fondation
Pierre David-Weill), etc.
Cette année a aussi été remis pour la première fois le Prix
du Cercle Montherlant - Académie des Beaux-Arts, couron-
nant l’ouvrage d’Ariane et Christian Delacampagne,
Animaux
étranges et fabuleux
, et offert par Jean-Pierre Grivory,
Président-directeur général de la société Cofinluxe.
Hector en Italie
, ou le séjour d’un
musicien romantique à Rome
.
Extrait du discours prononcé par Arnaud d’Hauterives,
Secrétaire perpétuel :
L’envoi de compositeurs à la Villa Médicis ne date que de
cette même année 1803, qui est aussi celle de la naissance
de Berlioz. Jusque là, le séjour en Italie, à Rome précisément,
était un passage obligé, mais réservé aux peintres, aux sculpteurs,
aux graveurs, aux architectes, qui y trouvaient un contact direct
avec l’Antiquité et la Renaissance. On peut se poser la question
de la véritable utilité de l’envoi de musiciens à Rome au XIX
e
siècle ; le temps était déjà loin où la musique italienne était un
modèle pour toute l’Europe et où des compositeurs tels que
François Couperin tentaient une synthèse de ce qu’il
appela les “
Goûts Réunis
”. La musique, à l’époque de Berlioz,
tout comme à l’époque où j’y ai vécu, n’était guère florissante
en Italie ; les compositeurs, à la différence de leurs autres
confrères artistes, ne pouvaient plus y trouver de modèles à
imiter. Berlioz s’est d’ailleurs très souvent plaint de cette pau-
vreté de la musique à Rome. Il faut le comprendre et garder à
l’esprit le manque cruel qu’il a dû éprouver. Lui qui était folle-
ment épris de musique, qui à Paris pouvait, malgré ses critiques
souvent acerbes, entendre de bons musiciens, des orchestres de
valeur, lui qui avait récemment découvert les symphonies de
Beethoven, les opéras de Meyerbeer, n’avait pas à Rome la pos-
sibilité d’entendre de bonne musique, interprétée par de bons
musiciens. La confirmation de cet affligeant état de la musique
à Rome et en Italie au début du XIX
e
siècle se retrouve sous la
plume de Mendelssohn. Celui-ci y séjourna également à cette
époque, et entretint avec Berlioz une véritable amitié, en dépit
de l’incompréhension musicale qui les séparait. Il écrit dans un
courrier à sa famille : “J’aimerais tant entendre un orchestre ou
un grand chœur qui ait un peu de son ; ici il n’y a rien de la
sorte”. Pour un être aussi brûlant que Berlioz, qui se consumait
dans la musique, à une époque où la seule façon d’entendre de
la musique était le “direct”, on peut comprendre l’effet de
“manque” produit, qui devait largement contribuer au carac-
tère irascible du compositeur. Cet extrait des
Mémoires
est révé-
lateur du mal être éprouvé par Berlioz : “Qu’on y joigne
l’influence accablante du siroco, le besoin impérieux et toujours
renaissant des jouissances de mon art, de pénibles souvenirs, le
chagrin de me voir, pendant deux ans, exilé du monde musical,
[…] et l’on comprendra ce que devait avoir d’intensité le spleen
qui me dévorait”.[…]
A Rome, Berlioz se sent mal. L’atmosphère de la ville l’étouffe,
et il se plaint d’une incapacité à créer. Il juge l’envi-
ronnement à la Villa Médicis antiartistique et porte
un jugement très sévère et certainement fort injuste
sur tout ce qui l’entoure. On imagine qu’il devait
être un compagnon bien peu sociable : ses cama-
rades l’avaient d’ailleurs surnommé “Père la
joie”, ce qui veut tout dire. Il avoue lui-même, dans
ses
Mémoires
: “J’étais méchant comme un dogue
à la chaîne. Les efforts de mes camarades pour me
faire partager leurs amusements ne servaient qu’à
m’irriter davantage… ”. A Rome, il aime cependant
Saint-Pierre, où, ténébreux à souhait, il va se terrer dans un
confessionnal pour lire Byron. Il est aussi, comme nombre de ses
contemporains, impressionné par la grandeur du Colisée.[…]
Berlioz est en fait des plus désespérés. Il écrit : “Je compte
les jours qui me restent encore à passer dans cette sotte caserne.
Je reverrai Rome avec plaisir pour ses sublimes plaines et ses
délicieuses montagnes, mais alors je serai libre et aujourd’hui
je ne le suis pas. Alors une absence forcée ne me rendra pas
malade de besoin de musique, je viendrai au contraire m’y délas-
ser, comme dans un beau jardin, que j’apprécierai bien mieux”.
C’est donc bien l’atmosphère de la ville qu’il détestait, cette oisi-
veté forcée, cet éloignement de Paris, qu’il considérait à juste
titre comme le centre de la vie culturelle. On conçoit qu’à vingt-
huit ans, avec le tempérament bouillant qui était le sien, Berlioz
n’ait pas goûté réellement ces mois de retraite. De fait, il a très
peu composé pendant son séjour à Rome.[…]
Mais il faut cependant savoir lire entre les lignes des cour-
riers, ou des
Mémoires
du compositeur. Bien souvent, on dis-
cerne alors un personnage bien intégré dans la petite commu-
nauté d’artistes réunis à la Villa Médicis. Ses récits de soirées
passées à chanter avec les autres pensionnaires les airs
d’opéra qu’il affectionnait particulièrement, en s’accompagnant
à la guitare, goûtant la douceur du soir qui tombait sur le jardin,
nous laissent entrevoir de bons moments, et un camarade moins
irascible qu’il ne veut le laisser croire. Un autre élément, bien
plus important, nous permet en outre d’affirmer que le séjour
italien a eu sur lui, presque à son insu, un effet des plus féconds
pour son œuvre à venir. La grande occupation
de Berlioz durant son séjour fut en effet la décou-
verte de ce qu’il appelle “la grande et forte Italie,
l’Italie sauvage, insoucieuse de sa sœur, l’Italie
artiste”.
Le seul remède à cette maladie de l’ennui, tel-
lement à la mode chez les artistes de la généra-
tion de Berlioz, était de quitter Rome et de gagner
les vastes étendues de la campagne et des mon-
tagnes. Fidèle à des goûts formés dès l’adolescence
dans son Dauphiné natal, il marchait pendant des heures,
jusqu’aux limites de l’épuisement physique, à la découverte de
cette “Italie sauvage” qui seule trouvait grâce à ses yeux. Parfois
il partait pour trois ou quatre jours dans les Abruzzes, à l’Est
de Rome. A lire Berlioz dans ses récits de cette époque, on le
voit réellement libre, on peut même affirmer, réellement heu-
reux, à l’aube de sa carrière de compositeur, emmagasinant les
impressions produites sur lui par cette nature incomparable,
qui ressortiraient plus tard en splendeurs musicales.
L’intégralité du discours, le palmarès des prix et un reportage
photographique sont disponibles sur le site internet de
l’Académie des Beaux-Arts :
Séance publique annuelle
de l’Académie des Beaux-Arts
Le mercredi 19 novembre 2003 a eu lieu la séance publique annuelle de rentrée de
l’Académie des Beaux-Arts, sous la Coupole de l’Institut de France.
Au cours de cette cérémonie, le Secrétaire perpétuel, Arnaud d’Hauterives,
a rendu hommage à Hector Berlioz, dont on fête le bicentenaire de la naissance,
et qui fut académicien des Beaux-Arts.
La musique,
à l’époque de
Berlioz, tout comme
à l’époque où j’y
ai vécu, n’était
guère florissante
en Italie.”
Page précédente : Chœur de la Chapelle Royale de Copenhague.
Ci-dessus : l’Orchestre du Conservatoire Supérieur de Paris,
accompagné de Marie-Pierre Langlamet, harpe soliste de
l’Orchestre Philharmonique de Berlin.
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