Hiver_2003 - page 5

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Les carnets
d’
Edouard Vuillard
L’exposition Vuillard, qui vient de s’achever au Grand Palais et dont nous nous faisons l’écho
dans ce numéro de la
Lettre
, nous offre l’occasion de mettre en lumière les carnets de travail
de Vuillard, conservés à la bibliothèque de l’Institut de France, qui retracent
avec sensibilité un demi-siècle de la vie du peintre.
Par
Mireille Pastoureau
, Conservateur général et directeur de la Bibliothèque de l’Institut de France.
Actualités
E
douard Vuillard naquit en 1868. Il commença à tenir un
journal intime à une date inconnue, certainement avant
l’âge de vingt ans, pour ne cesser que vingt jours avant
sa mort, en juin 1940. Gravement malade, il s’était résolu à quit-
ter Paris pour se réfugier à La Baule auprès de ses amis Jos et
Lucy Hessel. Toutes les cliniques étant occupées, il finit ses jours
peu après, “échoué comme une épave de la déroute dans un
hôtel de vacances”
(1)
. Dans ses bagages se trouvait l’ensemble
de ses carnets, mais nous en ignorons le nombre exact car cer-
tains n’ont pas été retrouvés. Passés en différentes
mains après sa mort, une partie seulement parvint à
ses héritiers trois ans plus tard. Cinquante-sept de
ces carnets sont aujourd’hui conservés à la biblio-
thèque de l’Institut de France, bibliothèque com-
mune aux cinq académies qui composent l’Institut.
Ils couvrent les périodes 1888-1905 et 1907-1940,
ce deuxième ensemble offrant une suite continue.
Leur présence résulte du don à l’Académie des
Beaux-Arts, en 1943, des quarante-six carnets héri-
tés par la sœur de Vuillard, Marie, et son mari Kerr-Xavier
Roussel, puis d’un don anonyme de onze autres carnets, effec-
tué en 1980. Vuillard avait été élu à l’Académie des Beaux-Arts
en 1937, au fauteuil de Paul Chabas. S’il avait souhaité être dis-
pensé des démarches et visites d’usage préalables à son élec-
tion, il s’était montré ensuite assidu aux séances et attentif aux
travaux de la compagnie.
La réserve de communication des carnets, qui avait été fixée
par sa sœur à quarante ans après la mort de Vuillard, tomba le
1
er
janvier 1980. Depuis cette date, la consultation en est donc
possible par tout chercheur accrédité à la bibliothèque. Des tra-
vaux d’universitaires et de spécialistes leur ont été consacrés,
mais leur publication n’est pas encore autorisée par les
ayants-droit.
Les deux premiers carnets conservés, dits “de jeunesse”,
concernent la période 1888-1905. Ils sont d’un plus grand format
que les suivants et contiennent davantage de croquis et d’études
que de notes intimes et de réflexions esthétiques. Vuillard y consi-
gna des notes de cours de l’École des Beaux-Arts et montra tout
son intérêt pour les maîtres du Louvre qu’il visitait inlassable-
ment. Il est probable qu’il avait déjà commencé à cette époque,
parallèlement, un véritable journal intime, aujourd’hui perdu
(2)
.
Carnet n°2, page 35.
La suite continue des carnets pour les années 1907 à 1940 est
d’une richesse d’informations exceptionnelle. Chaque carnet
contient environ huit mois de la vie de l’artiste. Vuillard ne lais-
sait pas s’écouler plus d’une semaine sans consigner ses réflexions,
et c’est généralement chaque jour, le soir de préférence, qu’il
se confiait à son journal, selon un rituel minutieux. On a vu dans
cet examen journalier, où entrait une part indéniable de disci-
pline, l’empreinte de l’éducation religieuse donnée par les frères
maristes à Vuillard enfant.
De format de poche, les carnets accompagnaient
Vuillard dans tous ses déplacements et étaient desti-
nés à lui seul. A l’exception de son ami et beau-frère
K.X. Roussel “et d’une personne qui lui donna des
soins pendant sa maladie”, ses plus proches en igno-
raient l’existence
(3)
. Leur aspect d’articles de pape-
terie ordinaires, à reliure cartonnée généralement de
couleur gris-bleu, contribuait à les banaliser.
Vuillard trouvait dans cette forme d’écriture un
sentiment de détente et de sérénité. Il adoptait géné-
ralement un style télégraphique, sans aucune préoccupation sty-
listique. Il se complaisait ensuite dans la relecture de ses notes,
prenait plaisir à se replonger dans le passé et à savourer l’écou-
lement du temps.
Le déchiffrement de ces carnets est particulièrement ardu. Leur
extrême fragilité d’abord, due à la qualité moyenne du papier
de l’époque et aux manipulations successives, impose une consul-
tation sur microfilm ; mais surtout, l’usage du crayon, les abré-
viations, les ratures, les surcharges, la rareté de la ponctuation, la
graphie parfois minuscule, l’évolution de l’écriture sur une aussi
longue période, en rendent la lecture difficile. Pour identifier les
noms propres, souvent symbolisés par une simple initiale, il
convient de connaître parfaitement la vie privée de l’artiste.
Vuillard consacrait chaque jour une page à sa journée, réglée
par un emploi du temps strict. Il la décrivait de manière chro-
nologique, du lever jusqu’au coucher, mentionnant lectures, sor-
ties, rencontres, dîners, et ajoutant souvent des remarques per-
sonnelles sur la façon dont il ressentait les événements. Mais les
carnets contiennent aussi des croquis d’œuvres, des renseigne-
ments précieux sur les commandes, l’état d’avancement des
tableaux, les hésitations de l’artiste et présentent de ce fait un
intérêt capital pour le catalogue de l’œuvre du peintre.
Vuillard ne
laissait pas
s’écouler plus
d’une semaine
sans consigner
ses réflexions”.
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