Hiver_2003 - page 6

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A
u moment où l’on vient de célébrer Edouard Vuillard au
Grand Palais, j’ai souhaité évoquer ce peintre qui m’a
beaucoup influencé, en présentant aux lecteurs de
La Lettre
un extrait d’un texte écrit par celui qui fut membre de notre
Compagnie de 1938 à 1940. Il s’agit d’un rapport sur les envois
de peinture des pensionnaires de la Villa Médicis en 1938 et
1939. On sait que l’Académie des Beaux-Arts avait à l’époque
la responsabilité du Prix de Rome et de la Villa Médicis. Au-
delà de l’exercice imposé à
Vuillard l’académicien, les
quelques lignes extraites de
ce rapport sont d’autant plus
émouvantes qu’elles ont été
rédigées peu de temps avant la mort du peintre en 1940. On peut
donc y voir les éléments de ce qui pourrait être un testament
artistique. Il me semble que ces réflexions peuvent aujourd’hui
encore, et peut-être plus que jamais, être méditées avec profit
et qu’elles permettent de mieux comprendre Vuillard.
Rapport de 1938 :
Je sais trop l’importance, je connais trop la séduc-
tion, la vitalité de notre école française contempo-
raine pour m’étonner que ces jeunes gens en soient plus ou
moins exclusivement hantés. Mais, justement, je tiendrais à
leur dire que le goût, l’admiration qu’ils peuvent en avoir,
ne sont pas incompatibles avec l’étude de ces œuvres d’art
extraordinaires au milieu desquelles il leur est permis de
vivre quelque temps ; je sais qu’elles peuvent les déconcer-
ter dans leurs habitudes, leur sembler étrangères à leurs pré-
occupations actuelles. Eh bien, de cette nouveauté même, on
serait heureux de voir quelque influence dans leurs travaux,
qui prouverait l’intérêt qu’ils auraient su prendre et mon-
trerait enfin qu’ainsi ils auraient trouvé dans leur vie de pen-
sionnaires de Rome un autre avantage que celui d’un moment
de sécurité matérielle.
Qu’on me permette d’ajouter, et cela aura peut-être une valeur
à leurs yeux (venant d’un aîné dont les études se sont faites
en toute liberté, c’est-à-dire à travers tous les hasards), que
les plus grands, les plus indépendants parmi les novateurs
modernes, sans même remonter bien loin, de Puvis de
Chavannes à Manet, de Degas à Renoir, à Cézanne, tous ont
eu le culte des maîtres italiens, les ont étudiés utilement, s’en
sont nourris chacun à sa façon, non avec le souci d’une vaine
imitation superficielle, mais en s’efforçant seulement d’en
pénétrer les qualités vivantes, d’apprécier justement les
moyens de leurs prestiges.
J’aurais beaucoup à dire là-dessus, et qui étonnerait peut-être
ces jeunes gens par certaines précisions ; je leur conseille seu-
lement d’y réfléchir et je tenais, avant de leur dire quelques
mots de leurs envois, à les mettre en garde contre des pré-
ventions, des idées fausses qui établissent des séparations
arbitraires entre les œuvres d’art du passé et celles du pré-
sent en empêchant de voir par quoi elles s’apparentent. […]
Les maîtres, aussi bien modernes qu’anciens, sont complexes,
difficiles à pénétrer ; ils dissimulent sous une apparence
brillante de légèreté, de laisser-aller, des qualités de volonté,
de construction, de dessin, ah ! surtout de dessin, ce mot qui
prête à tant de confusions, plus ferme, plus décidé qu’il n’en
a l’air (par exemple chez Renoir), car il ne s’exprime pas tou-
jours par des moyens faciles à apprécier, mais procédant tou-
jours d’un dessein très net dans l’esprit. […]
L’étude des maîtres, des œuvres qui ne se trouvent que là,
les réflexions qu’ils peuvent être invités à faire, non pas seu-
lement l’admiration enchantée, exaltée, mais l’exemple de ces
travaux où la volonté et l’intelligence jouent un rôle aussi
grand que la sensibilité, peuvent les amener à prendre assu-
rance dans les ressources de leur art, dans leurs moyens,
et à les employer à des ouvrages plus complets, plus voulus,
plus tranquilles.
Evocation d’Edouard Vuillard
Par
Pierre Carron,
membre de la section de Peinture
L
e regard humaniste de Degas connaît déjà son doute sur la
vision de l’espace. L’illusion rétinienne dans la lumière des
impressionnistes, complice investie par l’objectif de la photo,
a permis d’oublier que la vision est hors du temps, porteuse d’une
forme durable, autrement vécue que la trace d’une absence lais-
sée par le temps photographique. Autant que Seurat, Vuillard
dans cet imprévisible tableau,
La Liseuse
, nous retrace la
mémoire de la peinture, la nostalgie de l’icône perdue, cette
icône qui, dans notre culture, était autrefois l’élan du désir indi-
viduel, abrité dans l’idéologie complice : avec
La Liseuse
, à la
différence de
La Grande Jatte
, l’icône et son rêve métaphysique
sont à la limite de la crise.
Les femmes, qui apparaissent “entre les lignes” dans la ten-
dresse de l’intimisme, sont vêtues d’un “papier peint” qui enva-
hit l’espace, ses tapis, ses coussins, sa géométrie. La crise se résout
avec la grâce d’une ironie subtile et inconsciente. Ce “papier peint”
qui devient volupté de l’espace, comme des
étoiles fleuries, fait oublier sa production
sérielle. La profondeur humaniste de l’espace
est dévorée par l’arabesque qui ne sera jamais
décorative.
Tout se joue dans la tension continuelle d’une matière volup-
tueuse, d’un chromatisme frémissant comme s’ils étaient les vrais
éléments porteurs d’un visible vécu entre le regard, le désir et
le trouble. Partout le doute ou l’interrogation anxieuse nous
font apparaître, dans une géométrie excitante, les fragments égarés
des femmes, l’encadrement d’un miroir juxtaposé à celui d’une
porte, les vêtements aussi “pleins” que les coussins, les lignes des
tapis exotiques qui ne sont plus les marqueteries de marbre.
Après l’amour pour Chardin, le silence de l’inatteignable
Vermeer. La lumière métaphysique de la chambre flamande
devient chez Vuillard la trace brûlée de l’absence où la surface
voudrait être le plan géographique d’un nouveau rêve.
L’hypothèse de Dieu devient l’amour pour l’intimité de
l’homme, pour ses parenthèses habitées ou peintes, où l’indi-
vidu et sa solitude résistent encore dans un silence qui a inévi-
tablement suivi les orages de Van Gogh et d’Ensor, avec le souffle
coupé, suspendu dans l’émerveillement. Cet émerveillement qui
sera étouffé, après lui et Bonnard, par le culte du nouveau - oubli
du présent -, ou aussi par la pureté abstraite de la surface mono-
chrome - oubli du désir.
Avec Vuillard et ses proches, la peinture, médium privilégié
de la singularité, affirme encore que la vision se situe dans le
souffle du “comment” et non pas dans le constat du “quoi”.
La Liseuse
de
Vuillard
Par
Leonardo Cremonini
, membre ass
ocié étranger
Ils ont permis récemment la redatation à peu près géné-
rale des œuvres par rapport à la plupart des études publiées
avant 1990
(4)
.
Jacques Salomon déclare que, “peu de temps avant sa mort,
Vuillard avait fait un choix dans ses carnets, en y relevant de
larges passages concernant l’art et susceptibles de présenter un
caractère d’intérêt général”
(3)
. Ce choix n’a pas été retrouvé mais
pourra sans doute être reconstitué lors de la publication du jour-
nal, lorsqu’il tombera dans le domaine public en 2010.
Les journaux intimes de peintres sont des documents rares et
intimidants, empreints de pudeur et de sensibilité. Si celui
d’Eugène Delacroix est bien connu, certains connaissent encore
le secret des archives familiales (Pierre Bonnard) et d’autres n’ont
fait l’objet que de publications partielles (Jean-Dominique Ingres,
Maurice Denis, Félix Vallotton, Paul Signac). Les carnets de
Vuillard sont encore inédits mais peuvent être consultés. Ils ont
déjà permis de réaliser le catalogue précis de son œuvre et de
lever un coin du voile sur la sphère intime de l’artiste. Cet aperçu
permet de ne pas douter qu’ils constituent une source d’une
importance capitale pour l’histoire de l’art contemporain.
(1) André Chastel,
Vuillard
, Floury, 1946.
(2) Françoise Alexandre,
Edouard Vuillard. Carnets intimes. Edition
critique.
Thèse pour le doctorat d’Etat, Université de Paris 8, 1997-1998.
(3) Jacques Salomon,
Vuillard, témoignage de Jacques Salomon
,
Albin Michel, 1945.
(4)Antoine Salomon et Guy Cogeval,
Catalogue critique des peintures
et pastels
, Skira-Seuil- Wildenstein Institute, 2003.
En haut : Carnet n°2, page 45. Ci-dessus : Edouard Vuillard,
Décor Vaquez : l’intimité
. Panneau décoratif dit
La Liseuse
, 1876.
1,2,3,4,5 7,8,9,10,11,12,13
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