Hiver_2003 - page 8

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Les poinçons typographiques
de l’Imprimerie nationale
(suite)
par l’achat des Buis du Régent, que cette partie d’activité a
pu se développer.
Aujourd’hui nous possédons dans différentes grosseurs de
corps, soixante-dix écritures de styles variés qui représentent
environ cent formes d’écritures différentes.
En 1946, la collection de poinçons typographiques
a été classée Monument Historique.
Établi à la sortie de la Seconde Guerre mondiale, le
Cabinet des poinçons a été constitué pour permettre
l’autonomie des travaux typographiques de l’Etat. Très
peu de graveurs se sont succédé au Cabinet des poin-
çons et les collections ont été enrichies par leur tra-
vail, mais de manière bien plus conséquente grâce à
diverses transactions. Il y eut tout d’abord la récupé-
ration des derniers poinçons de la collection Peignot, qui nous
ont été légués par la Fonderie Suisse Haas. Puis c’est la Fonderie
espagnole de Neufville qui nous a fait don de poinçons. Certaines
pièces de la maison Plon-Nourrit nous sont parvenues, essen-
tiellement des vignettes décoratives. Enfin le rachat de l’Atelier
Tanturri a enrichi nos collections par des poinçons de musique,
ainsi que par l’outillage complet nécessaire à ce type de gravure
et d’impression.
L’enrichissement de nos collections depuis 1946 a porté le
nombre des pièces gravées de 300 000 à 500 000. C’est la raison
pour laquelle, en 1994, j’ai fait procéder au classement des pièces
qui n’étaient pas encore protégées par le Ministère de la Culture.
Aujourd’hui nous dénombrons 230 000 poinçons typographiques,
28 000 poinçons gravés en modelé, 14 000 poinçons d’acier pour
la gravure de musique, 224 000 idéogrammes chinois gravés sur
bois, 15 000 caractères d’affiches en bois, 1 300 bois gravés d’illus-
tration, 3 000 cuivres de taille-douce et 2 500 fers à dorer.
Différents travaux sont menés au Cabinet des poinçons. Le
service des Éditions de l’Imprimerie nationale produit toujours
quelques ouvrages composés manuellement au plomb et il est
dans notre mission de conserver les poinçons typographiques
dans un état parfait, de manière à répondre aux besoins de four-
niture de caractères. Pratiquement, c’est l’atelier de composi-
tion qui commande les caractères plomb à l’atelier de fonderie.
Celui-ci fond selon les besoins dans les matrices de sa typothèque,
lorsque l’état de celles-ci le permet. Sinon, la demande remonte
la filière de fabrication jusqu’au Cabinet des Poinçons, qui four-
nit le poinçon original permettant de refrapper une matrice. Au
cas où le poinçon ne peut supporter la frappe, il est alors regravé
à l’identique en utilisant les méthodes ancestrales que nos anciens
nous ont léguées. Ceci constitue la partie restauration de l’acti-
vité des graveurs du Cabinet des poinçons.
Outre l’utilisation des pièces gravées proprement dites, le
Cabinet des poinçons développe aujourd’hui diverses
actions pour valoriser et accroître son fonds :
- participation à diverses expositions, en France
et à l’étranger, pour lesquelles des prêts sont consen-
tis. Pour mémoire, le Cabinet des poinçons a prêté
des caractères pour l’exposition universelle de Séville,
ainsi que pour une exposition accompagnant un col-
loque à Athènes. Plus près de nous, l’exposition Didot
a permis de présenter quelques poinçons, ou
encore l’exposition sur le Liban à l’Institut du Monde
Arabe a montré une composition plomb en Phénicien classique.
- ces dernières années, à l’initiative du Cabinet des poinçons,
l’Imprimerie nationale a augmenté ses collections par des dona-
tions ou, à chaque fois que cela était possible et sans budget
prédéfini, elle s’est rendue acquéreur de pièces qui lui ont
été proposées.
- l’étude et l’apprentissage superficiels (par la force des choses)
de techniques traditionnelles telles la composition, la gravure
de musique ou l’impression et la fonte, a été effectuée par les
graveurs à chaque fois que cela a été possible pour essayer de
préserver, par des écrits ou des connaissances précises, ces
métiers qui disparaissent.
- les inventaires des collections ont été réalisés pour permettre
le classement Monument Historique. Ces inventaires sont désor-
mais utilisables.
- le Cabinet des poinçons a constitué et continue d’enrichir
une bibliothèque de spécimens de caractères, grâce aux four-
nisseurs et relations du monde des Arts graphiques.
- l’enseignement des connaissances de gravure est parfois dis-
pensé au Cabinet des poinçons. Nous recevons chaque année un
stagiaire pour une courte durée de sensibilisation à la gravure
du poinçon typographique.
- la partie création de l’activité du Cabinet des poinçons, outre
la création du “Gauthier” dans les années 1980, est présente par
la gravure de signes inexistants dans les polices anciennes, mais
surtout, ces derniers temps, à travers deux projets de création
de nouvelle typographie au plomb, en cours de réalisation.
- la part de l’activité réservée à la restauration risque de dimi-
nuer dans les années à venir du fait d’un moins grand nombre
d’ouvrages composés au plomb. Seule une collection utilisant
ces caractères subsiste.
L’évolution de la composition typographique
au plomb à l’Imprimerie nationale
Il y a vingt-deux ans, en 1982, environ cent trente composi-
teurs travaillaient dans les galeries de l’Imprimerie nationale,
aujourd’hui ce sont quatre personnes qui se partagent le travail
de composition en langue française et en langues orientales.
Malgré l’amorce de la formation de personnel dans ce secteur,
il n’y a plus de fondeur en permanence pour réagir à la demande
des compositeurs. Les imprimeurs typographes, au nombre de
330 en 1973, n’étaient plus que 13 en 1988 et ne sont plus
aujourd’hui que 4.
Le renouvellement du personnel, dont la moyenne d’âge est
élevée, n’étant pas assuré, se pose un véritable problème pour
ces métiers qui ne sont plus enseignés aujourd’hui. C’est la raison
pour laquelle un conservatoire des Arts de la typographie et du
livre s’impose.
Cela n’est pas très nouveau, nos anciens tiraient déjà le signal
d’alarme il y a fort longtemps pour que soit créé ce conserva-
toire, afin que sur les fondements de l’art typographique
au plomb soit perpétuée une utilisation judicieuse des connais-
sances typographiques. Le 31 janvier 1805, Jean Joseph Marcel,
recevant le Pape Pie VII, déclarait: “Qu’il me sera doux d’expo-
ser aux regard studieux du Pontife ami des sciences, les tré-
sors industriels de ce Conservatoire de la Typographie, qui a
mérité d’être décoré du titre d’Impérial et qui est glorieux de la
protection spéciale du grand Napoléon.”
L’acquisition des connaissances du passé
On ne peut prétendre se doter d’un outil de communication
performant, ni d’un outil pédagogique adapté à nos ambitions,
sans faire l’effort de préserver les véritables témoins historiques
et techniques que sont les matériels, les savoir-faire et les connais-
sances du domaine des Arts et Industries graphiques, accumu-
lés pendant des siècles. Ces savoir-faire et connaissances sont
toujours indispensables à ce qu’il est convenu d’appeler les “nou-
velles technologies”.
Le livre, fondement de nos sociétés modernes, contient en lui-
même tout l’art, toute la science et toutes les techniques
humaines. Comment peut-on, dans ces conditions, être insen-
sible à la perte de qualité de cet outil ? Comment est-il possible
de se moquer de la disparition des connaissances relatives au
livre, au papier, ou à l’écriture ? On répondra sans doute que
l’on ne se moque pas. Mais comment appeler alors le désintérêt
pour cet outil essentiel et surtout le manque d’attention des auto-
rités politiques et du “monde intellectuel ”, qui lui-même, appuie
toute sa connaissance sur le livre ?
Peut-être est-ce à cause des efforts déployés envers ce que
l’on nomme les technologies nouvelles qui, avant même d’être
matures, montrent déjà leurs limites et leurs inconvénients. Plus
de 3000 ans d’histoire du livre ne méritent-ils pas davantage
d’attention ? La braderie actuelle du patrimoine typographique
voit disparaître l’outil de production du livre et de l’imprimé,
En 1946,
la collection de
poinçons
typographiques
a été classée
Monument
Historique.”
Page précédente : caractère de type Grandjean
ou “Romain du Roi”, authentique typographie
de Louis XIV.
A gauche : un établi de graveur dans
le cabinet des poinçons.
Ci-dessous : le site actuel de l’Imprimerie nationale,
rue de la Convention, à Paris.
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