Hiver_2003 - page 9

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Les poinçons typographiques
de l’Imprimerie nationale
(suite)
auquel tout un chacun est attaché. Cet outil est une partie de
la connaissance du mode de fabrication du livre mais aussi la
justification de sa forme actuelle et future.
Sur quels fondements construisons-nous l’outil de communi-
cation de demain ? Savons-nous tous que, malgré les avantages
et les développements des supports modernes, ceux-ci emprun-
tent toujours à l’imprimé ses formes, ses pages et ses caractères ?
L’abandon ou la négligence des pouvoirs publics au sujet de
ce secteur d’activité est une erreur qu’il est grand temps d’essayer
de réparer. On encense l’écrit, on respecte la matière fournie
par nos académies, on entretient, on enrichit et on travaille la
langue française, on cherche à la promouvoir à travers le monde
et on oublie son vecteur principal de promotion qu’est l’imprimé.
N’y aura-t-il pas en France, à l’égal d’autres pays, de Musée-
Conservatoire digne de ce nom ?
L’imprimé en lui-même n’est rien. Rien qu’un objet, parfois
un bel objet, mais il est surtout le support de la connaissance.
Le seul aujourd’hui à pouvoir prouver qu’il peut tra-
verser les siècles et servir encore demain. Faut-il
attendre des pollutions irréversibles pour que des
mesures soient prises ? Faut-il attendre que les plus
grandes puissances économiques mondiales s’aper-
çoivent du désastre pour que nous commencions à
notre tour à réagir ? Laisserons-nous disparaître
toutes ces connaissances accumulées autour du livre
et de l’écriture sans bouger ? Réfléchit-on parfois
que sans la forme donnée à la pensée écrite, la
pensée disparaît ? La forme dans laquelle se fige la
pensée est une partie de cette pensée. La culture d’un peuple
ne peut s’exprimer au mieux qu’à travers certains moyens pré-
cisément adaptés. Ces moyens sont la langue, l’écriture et bien
sûr l’imprimé pour sa diffusion. C’est cet outil imprimé-livre
dont il s’agit et c’est ce qui sert à le produire qui est à sauver. Il
est le mieux adapté à la cohésion culturelle et sociale. N’oublions
pas non plus que le livre est la première industrie culturelle.
C’est en préservant l’imprimé et le livre, en favorisant l’appren-
tissage de ses techniques actuelles et historiques de fabrication,
en l’élevant ou en le maintenant à son meilleur niveau artistique,
que l’on construira l’avenir et que l’on préservera également la
qualité des domaines immatériels d’aujourd’hui et de demain.
Le prix à payer pour ce projet n’est pas, comme le croient
certains, de l’argent dépensé sans retour, mais bien au contraire
un investissement pour que la culture soit portée à son plus
haut niveau. La préservation et la connaissance du livre, l’étude
de techniques en voie de disparition ou ayant disparu sont indis-
pensables aux développements culturels et technologiques futurs.
Certains pays l’ont bien compris, où l’on paye à prix d’or des arti-
sans français dont on enregistre les savoir-faire traditionnels les
plus rares.
Si une priorité et une urgence absolues ne sont pas données à
la réalisation de ce type de projet, il est évident que les élections
passant, les inévitables changements de responsables politiques
et administratifs remettent en cause toute décision qui ne connaît
pas un début d’exécution (ce que l’on a déjà pu constater plu-
sieurs fois depuis les premières réflexions sur le sujet). À part une
décision et un financement “fort” de l’état, l’avenir
de la filière de la conservation des matériels et des
savoir-faire, d’incertain devient inexistant.
À une époque où il est de plus en plus urgent
de se poser des questions sur le devenir même de
l’imprimé, ces décisions doivent être prises avant
que plus personne ne sache ce qu’est une lettre, un
livre ou encore même le support papier.
Il faut se décider à investir dans la préserva-
tion des savoir-faire, dans l’entretien des matériels
qui ont permis le développement du livre, dans
la recherche en typographie et en arts graphiques appliqués au
papier. Quelques projets de formation semblent se mettre en
place. Espérons que ces actions seront largement suivies et
qu’un “lieu” du livre, de l’imprimé et de la typographie pourra
être institué.
Quel constat ?
- il est indispensable de conserver les savoir-faire. Pour cela,
il faut pouvoir dispenser un enseignement utile pour des fabri-
cations traditionnelles mais également actuelles, permettant de
justifier des choix graphiques et professionnels dans l’exercice
moderne des Arts du livre et de l’imprimé.
- le nouveau statut de l’Imprimerie nationale impose des
données économiques rentables. Or, un conservatoire ou un
musée ne sont pas des pourvoyeurs de richesses, chacun en est
bien persuadé.
- le déménagement de l’Imprimerie nationale risque de voir
disparaître certaines spécialités comme cela a déjà été le cas
(reliure), et de comprimer encore les ateliers traditionnels
(surfaces).
Ce qui a été fait :
- une étude a été menée pour trouver un ou des financements
pour un conservatoire si possible “vivant” des Arts graphiques.
Malheureusement, ces recherches se sont révélées infructueuses
et sans conclusion.
- le Ministère de la Culture et l’Imprimerie nationale essayent
de mettre en place une convention pour aider au financement
de la formation de personnels, afin de préserver quelques métiers
rares. Cette démarche présente quelques grosses difficultés
de mise en place.
Ces décisions
doivent être prises
avant que plus
personne ne sache
ce qu’est une
lettre, un livre ou
encore même le
support papier.”
A lire :
Pierre Perrin
, La Chartreuse
ou la Sainte Solitude,
Poème imprimé
par Pierre Moreau, Maître Ecrivain Juré
(Paris, 1647)
Préface d’Henri-Jean Martin, et études
d’Isabelle de Conihout (conservateur en chef
à la Bibliothèque Mazarine), Maxime Préaud
(Réserve du Département des estampes de la
Bibliothèque Nationale de France),
Jean Duron (directeur de l’Atelier d’études
sur la musique française des XVII e & XVIII e
siècles, Centre de Musique Baroque de
Versailles ; UMR 2162 du CNRS),
Christian Paput (maître graveur au cabinet
des Poinçons de l’Imprimerie Nationale,
enseignant à l’Ecole Estienne),
Frédéric Gabriel (Ecole Pratique des
Hautes Etudes).
Publié sous la direction d’Isabelle de
Conihout et Frédéric Gabriel. Coédition
Bibliothèque Mazarine - Editions Comp’Act.
In-folio avec de nombreuses illustrations.
Inscription sur un mur de Pompeï
Ce qu’il faudrait faire :
- constitution d’un musée-conservatoire vivant, de niveau natio-
nal et européen, de l’écriture, de l’imprimé et du livre digne de
ces métiers et de la France, prenant en compte les divers pro-
jets existants dont le capital de l’Imprimerie Nationale serait le
noyau. Ce musée-conservatoire serait le garant de la connais-
sance et de la préservation des matériels et des savoir-faire. Il
serait la référence immuable en dehors des expériences et des
enseignements de type LEG (laboratoire d’expérimentation gra-
phique) à l’école Estienne par exemple.
- constitution d’une bibliothèque des Arts et Industries gra-
phiques de dimension nationale autour des bibliothèques de
l’Imprimerie nationale, de la bibliothèque de l’école Estienne,
de la bibliothèque des Arts Graphiques et d’autres bibliothèques
privées prêtes à participer.
- développement de l’étude de l’écriture, dans les IUFM notam-
ment, en profitant du retour de la pratique de la calligraphie.
- inclure, dans le cursus universitaire (comme cela existe à
l’étranger, aux États-Unis et au Japon notamment) l’apprentis-
sage de la réalisation de documents imprimés traditionnels et
actuels, de la conception à l’imprimeur, avec prise en compte
des règles, typographiques, de mise en page et de fabrication.
- dispenser les connaissances sur le livre et l’imprimerie au plus
grand nombre, en utilisant le réseau des bibliothèques et en pro-
mouvant des stages pour le public. Ils seraient animés par les per-
sonnels de ces bibliothèques, eux-mêmes recevant une formation
complémentaire par les spécialistes d’un éventuel conservatoire.
- former des personnels aux quelques métiers rares et indis-
pensables à la compréhension de la chaîne graphique et des
règles qui la régissent.
Christian Paput,
graveur au Cabinet des poinçons de
l’Imprimerie nationale
1,2,3,4,5,6,7,8 10,11,12,13
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