Hiver_2004 - page 5

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Le mercredi 24 novembre 2004 a eu lieu la
séance publique annuelle de rentrée de
l’Académie des Beaux-Arts, sous la Coupole
de l’Institut de France. Au cours de cette
cérémonie, le Secrétaire perpétuel,
Arnaud d’Hauterives, a prononcé un discours
consacré au Nu.
C
ette séance exceptionnelle était ponctuée de moments
musicaux offerts par des interprètes primés dans le
palmarès de l’année. On a donc pu entendre le
Chœur
des Arts Florissants
sous la direction de
William Christie
(lauréat du Prix de Chant choral Liliane Bettencourt 2004) dans
des extraits de l’opéra
Hercules
de G. F.
Haendel. L’orchestre
du Conservatoire Supérieur de Paris - CNR a d’autre part rendu
hommage à deux compositeurs membres de l’Académie récem-
ment disparus,
Marius Constant, avec
Turner
, Trois essais pour
orchestre, et Jean-Louis Florentz, dont le
Second Chant de
Nyandarua
pour douze violoncelles a suscité une grande
émotion dans le public.
La séance publique annuelle était l’occasion de proclamer
le palmarès de l’année écoulée et de distribuer les nombreux
prix offerts par l’Académie des Beaux-Arts. Celle-ci participe
de façon significative à la vie culturelle de notre pays en aidant
de jeunes artistes, ou en couronnant des carrières accom-
plies : au cours de la séance publique, il a été remis pour
plus de 300 000 euros de prix dans toutes les disciplines artis-
tiques.
On peut citer, en plus du Prix de chant choral Liliane
Bettencourt déjà cité, le Grand Prix d’Architecture, le Prix de
Sculpture de la Fondation Simone et Cino del
Duca, les Prix
Pierre Cardin, le Prix de Portrait Paul-Louis Weiller, le Prix de
Dessin de l’Académie des Beaux-Arts (Fondation Pierre David-
Weill), etc.
Une foule nombreuse a assisté à cette cérémonie solennelle
sous la Coupole qui constitue l’un des événements les plus impor-
tants de la vie de l’Académie.
Le Nu
Extraits du discours prononcé par
Arnaud d’Hauterives
,
Secrétaire perpétuel :
Alors que les habitants de Crotone le priaient de représenter,
en une muette image, la beauté féminine pour orner le
nouveau temple d’Héra, le peintre exigea qu’on lui présente les
plus belles filles de la ville à titre de modèle. Après leur avoir
demandé de se dévêtir, il en choisit cinq et composa un nu parfait
à partir des plus belles formes de chacune d’elles. Cette anecdote
nous rappelle que lorsque nous admirons la figure de la beauté
idéale dans une œuvre d’art, nous en contemplons en réalité une
reconstruction sublimée par le travail de l’artiste. C’est pourquoi
le nu, terme appartenant au vocabulaire des Beaux-Arts depuis le
XVII
e
siècle, désigne, plutôt que le sujet lui-même, une forme d’art
qui s’attache à inventer un corps humain exprimant un idéal, en
conformité avec des exigences esthétiques et morales, à travers la
peinture, la sculpture, la photographie. Et si l’on rencontre
aussi, parfois, le mot nudité, il faut bien constater que cet emploi
est moins fréquent. Sans doute ce terme présente-t-il le défaut
d’insister davantage sur l’état dévêtu du modèle que sur la forme
de l’œuvre elle-même. En effet, le nu est une forme d’art qui repré-
sente un corps nu, c’est entendu,
mais ce corps nu est toujours
remodelé, rééquilibré et reconstruit par l’artiste. Or, même si cette
interprétation artistique varie dans le temps et dans l’espace (le nu
des Grecs n’est pas celui de la Renaissance, qui lui-même diffère
des académies du XVIII
e
), les canons du nu conservent, au-delà de
leur renouvellement, une part d’universel : nous les reconnaissons
encore dans les baigneuses de Picasso ou dans les torses de
Brancusi. On peut donc dire que le nu est une forme particu-
lière de nudité, héritée de l’art […]
Si l’observation des proportions, de l’attitude et du mouvement
du corps humain occupe l’attention des artistes depuis l’Antiquité,
une autre question essentielle commence à prendre de l’impor-
tance à la Renaissance : comment figurer la beauté de la chair et
de la carnation ? Cette attention à la matière corporelle est rendue
possible par le perfectionnement du clair-obscur et par l’invention
de l’ombre portée au début de la Renaissance en Italie avec
Masaccio et Masolino, en Flandres avec Campin et Van Eyck […]
Les artistes, en s’attachant à rendre la douceur de la peau,
le mœlleux des chairs, la subtilité des carnations, se soucient
désormais moins du contour du corps. La comparaison entre
Les
Trois Grâces
de Raphaël et celles de Rubens me paraît particu-
lièrement pertinente pour comprendre cette évolu-
tion.Chez Raphaël, les nus respectent les canons de
proportions classiques et posent avec le déhanchement
des Vénus du V
e
siècle. La beauté est rendue par la
fermeté marmoréenne des contours et la couleur ivoire
des chairs, lisse et régulière comme celle des statues
de pierre. Trente ans plus tard, le tableau de Rubens
offre un tout autre traitement. Les proportions et l’at-
titude sont assez proches. Cependant les corps ne lais-
sent plus apparaître leur structure, ils ne sont plus limités par
des contours nets. La chair est devenue une matière colorée
et vibrante. La palette s’est enrichie : aux nuances de jaune et
de blanc s’ajoutent du bleu et du vert qui soulignent les ombres
des formes souples et généreuses.
Une touche de vermillon
achève de donner de la vie et de la chaleur à ces figures
modelées avec sensualité. La beauté naît de la
“morbidezza
”,
autrement dit, de la capacité à rendre la splendeur du coloris et
la subtilité de la texture de la peau. Le dessin qui privilégiait
l’anatomie et les muscles du nu masculin est supplanté par la
couleur qui révèle les nuances de la splendeur de la chair.
Désormais, les nus féminins vont se multiplier […]
Dans l’art contemporain pourtant, la représentation de la figure
humaine est menacée. Lorsqu’elle est encore figurée, elle est
souvent déconstruite et si déformée qu’elle paraît guettée par
l’anéantissement. Je pense bien sûr aux corps démantelés de
Schiele dont les autoportraits disent l’angoisse d’être, et aux
silhouettes fragiles et filiformes de Giacometti, acharnées malgré
tout à occuper l’espace. Je pense encore aux corps disloqués de
Guernica
ou aux corps torturés qui finissent par disparaître chez
Bacon.
Malgré tout, le nu survit en tant que forme artistique,
sans doute parce que le corps est un paysage extraordinaire dont
le pouvoir émotionnel et spirituel supplante tous les autres. Il
est, selon l’heureuse formule de Valéry dans ses
Carnets
“l’unique, le vrai, l’éternel, le complet, l’insurmontable système
de référence”.
Aujourd’hui, paradoxalement, c’est la répétition de
l’image de la nudité et les sollicitations obsédantes
et conventionnelles dont notre œil est saturé qui
menacent cette forme d’art essentielle et féconde.
Pour résister, les artistes doivent sans cesse réinventer
le nu et remettre le corps en construction. Pour que
le nu nous
révèle
quelque chose, il faut nécessaire-
ment que celui-ci
dévoile
un secret, au-delà de la
réalité que nous percevons. C’est ce qu’expérimentent les artistes
du body-art en devenant eux-mêmes le corps de la métamor-
phose. C’est aussi ce que cherchent des plasticiens comme
Annette Messager ou des photographes comme Robert
Mapplethorpe,
Helmut Newton, Bettina Rheims… En traquant
l’inédit, en fixant en une fraction de seconde dans la lumière de
l’objectif un mystère qui surprend notre sensibilité, ces artistes
nous permettent encore d’aller au-delà de ce que nous croyons
connaître de nous-même et de la figure humaine.
L’intégralité du discours, le palmarès des prix et un reportage
photographique sont disponibles sur le site de l’Académie des
Beaux-Arts :
A
ctualités
Séance publique
annuelle de
l’Académie des Beaux-Arts
l’unique,
le vrai, l’éternel,
le complet,
l’insurmontable
système de
référence”.
A gauche : les gardes républicains.
Ci-contre : le Chœur des
Arts Florissants, direction
William Christie, vivement
appaudi lors de sa prestation.
Ci-dessous :
William Christie,
Liliane et André Bettencourt
entourés des membres du
Chœur des Arts Florissants.
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